Origine du nom Camps
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Camps, un champ latin et plusieurs familles sans ancêtre commun
Deux familles nommées Camps peuvent ne rien partager d'autre que leur nom. Celui-ci est né plusieurs fois, en plusieurs langues, sans qu'aucun fil ne relie ses foyers : dans les paroisses de Catalogne et du Midi, autour de deux villages du Cambridgeshire déjà recensés dans le Domesday Book de 1086, et en pays flamand sous la forme Kamps. Le même mot a fini par désigner un paysan catalan, un général au service du roi de Suède et un historien des Berbères né en Oranie.
Pour démêler ces histoires, il faut d'abord revenir au champ.
Du latin campus au « s » final : un nom de terre cultivée
Dans les langues romanes du Sud, le nom vient du latin campus, le champ cultivé, par opposition à la forêt (silva), aux pâturages sauvages (saltus) et à la montagne (mons). Le catalan, l'occitan et le gascon ont conservé à la fois le p du latin et le s final. Le nom est d'abord un nom de lieu : les premiers porteurs, à l'époque où se fixent les noms de famille, autour des XIe et XIIe siècles, sont ceux qui habitent près des champs ou exploitent un lieu-dit « les Camps ».
Ce s n'est pas un détail. Il suggère le plus souvent un pluriel, donc un ensemble : un terroir fait de plusieurs parcelles, ou un hameau entouré de cultures plutôt qu'une maison isolée dans les bois. Dans certains cas, il pourrait aussi être le vestige d'une ancienne marque grammaticale, fossilisée dans le nom propre alors qu'elle disparaissait de la langue courante. Ses équivalents existent ailleurs : Campos en castillan et en portugais, que les greffiers ont souvent confondu avec Camps, Delcamp en occitan et Deschamps en langue d'oïl, devenus des noms distincts.
Un même nom, trois naissances : Catalogne, Cambridgeshire, Flandre
Le premier piège est anglais. Les Camps d'Angleterre, concentrés dans le Cambridgeshire et l'Essex, tirent leur nom de deux villages, Castle Camps et Shudy Camps. Le mot y remonte soit au vieil anglais camp, « combat », soit à un emploi saxon du latin campus pour désigner d'anciens camps romains. Pour une famille du continent, un lien avec cette souche relève de l'homonymie, non de la parenté. Le second est flamand et néerlandais : Kamps, formé sur kamp, le champ clos, suivi d'un s de génitif, « celui du champ ».
Même dans le Midi, le nom n'est pas celui d'une seule famille. En Catalogne, il est apparu simultanément dans des dizaines de paroisses, attribué à des familles qui vivaient en bordure des terres cultivées. D'où la question que pose toute lignée Camps : de quel foyer descend-elle, et comment le prouver quand le nom lui-même ne dit rien de la parenté ?
1553 : le fisc catalan trouve des Camps à tous les étages
Les recensements de feux de la Catalogne, les fogatges, permettent de suivre le nom entre le XIIIe et le XVIe siècle. Celui de 1553 le montre déjà partout et à tous les niveaux de la société : propriétaires et bénéficiers d'Église dans l'intérieur agricole de Lleida, veuves et paysans du côté de Tarragone, seigneurs de mas et citoyens dans la région de Gérone, marchands et notables à Barcelone. Un nom de paysans, donc, mais aussi de bourgeois et de clercs, dès le milieu du XVIe siècle.
De l'autre côté des Pyrénées, l'histoire du nom suit la frontière. En 1659, le traité des Pyrénées rattache le Roussillon à la France : les Camps catalans du Roussillon deviennent sujets du roi de France sans avoir bougé. Le nom y reste aujourd'hui densément implanté dans les Pyrénées-Orientales, l'Hérault et la Haute-Garonne, ainsi que dans les Bouches-du-Rhône, où l'arrivée des rapatriés d'Algérie l'a renforcé.
Côté armoiries, il n'existe pas un blason Camps, mais plusieurs, portés par des souches distinctes de Catalogne et des Baléares. Et celui que les armoriaux généralistes attribuent le plus souvent au nom n'a rien de catalan.
L'ami d'enfance de Bernadotte devenu général en Suède
Le plus inattendu des Camps vient du Béarn, en terre gasconne. Louis-Marie Camps est l'ami d'enfance de Jean-Baptiste Bernadotte, autre enfant du Béarn. Il lie son sort à celui du futur maréchal d'Empire, et lorsque Bernadotte est élu prince héritier de Suède, puis devient roi sous le nom de Charles XIV Jean, Camps le suit à Stockholm.
Le voilà général-major de l'armée suédoise et confident du roi. Il prend part, discrètement, à la réorganisation de l'armée et de l'État, acquiert des domaines et vit dans l'entourage immédiat du pouvoir. Une étude parue en 2018 dans la Revue d'histoire nordique a fait revivre cette famille béarnaise installée en Suède grâce à sa correspondance. La fin est moins glorieuse : soucis d'argent, puis disgrâce relative, le sort ordinaire des fortunes bâties sur la faveur plutôt que sur la naissance.
Des Baléares à l'Oranie : le nom traverse la Méditerranée
Au XIXe siècle, après la conquête de 1830 et surtout vers la fin du siècle, une forte immigration venue des Baléares, en particulier de Minorque, et de la région d'Alicante peuple l'Oranie et l'Algérois. Des Camps en sont : viticulteurs, maçons, commerçants. C'est dans cette Algérie de colons qu'est né Gabriel Camps (1927-2002), à Misserghin, en Oranie. Il est devenu l'un des grands historiens et archéologues des Berbères, auteur de Les Berbères : mémoire et identité. Le nom du champ latin s'est ainsi attaché à l'histoire des plus anciens peuples d'Afrique du Nord.
Ce que le Grand Rapport Camps met sur la table
- La mention médiévale du nom relevée en Catalogne au XIIIe siècle, la ville où elle apparaît et le prénom de son porteur.
- Les localités du recensement de 1553 où le nom est relevé, région par région, et le statut social de leurs porteurs.
- Les armes parlantes d'une branche de Gérone, celles d'une branche des Baléares, le sceau d'un conseiller royal de 1564, et l'origine réelle du blason faussement attribué au nom.
- Le marquisat pontifical de Camps, reconnu en Espagne, et ce qu'il dit de l'ascension de la haute bourgeoisie catalane.
- Les domaines suédois de Louis-Marie Camps, et la compagne dont les lettres racontent la cour de Stockholm.
- Le jésuite catalan au nom de Camps, cinéaste et journaliste, assassiné en Bolivie en 1980, dont des écoles portent aujourd'hui le nom.
Un champ, un s, plusieurs familles : Camps est l'un de ces noms simples qui cachent des histoires sans lien entre elles. Le Grand Rapport les sépare et les suit une à une, de Lleida à Stockholm.
Sources
- Recensement des feux (fogatge) de Catalogne de 1553, d'après les compilations de Heráldica Hispana.
- Domesday Book (1086), pour Castle Camps et Shudy Camps.
- « Les Camps, une noblesse suédoise. Une famille du Béarn en Suède dans l'ombre de Bernadotte », Revue d'histoire nordique, 2018 (Cairn).
- Notice « Gabriel Camps », OpenEdition Journals.
- Armoriaux : Blasonari ; Heráldica menorquina ; L'Armorial des villes et villages de France.
- Filae, Geneanet et FamilySearch (répartition du nom et variantes).