Origine du nom Chirac
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Chirac, du domaine de Carius aux hautes terres du Massif central
En 1730, un Chirac entre au plus près du trône. Il ne gouverne pas, il soigne : Pierre Chirac, né en 1650 dans une famille bourgeoise du Rouergue, professeur à l'université de Montpellier et surintendant du Jardin des Plantes, devient cette année-là premier médecin du roi Louis XV. Sa charge l'anoblit. Il meurt deux ans plus tard, en 1732. Plus de deux siècles et demi avant l'Élysée, le nom avait donc déjà approché le pouvoir, par une tout autre porte.
La célébrité de Jacques Chirac, président de la République de 1995 à 2007, a fini par recouvrir l'histoire de son nom. Cette histoire commence pourtant dans la Gaule romaine, se fixe dans les hautes terres du Massif central et se partage, sous l'Ancien Régime, entre des mondes qui ne se touchent pas forcément. Voici ce qu'en disent les sources, et la question qu'elles laissent ouverte.
Cariacum : le domaine d'un homme appelé Carius
Chirac est un nom de lieu devenu nom de famille. Il appartient à la grande série des toponymes formés sur un nom de personne latin suivi du suffixe -acum, d'origine gauloise, qui désignait la propriété, le domaine, la villa rurale. Le nom de personne est ici Carius, parfois Carus, un nom latin courant qui signifie « cher » ou « aimé ». Cariacum, c'est le « domaine de Carius » : non pas une simple ferme, mais une villa gallo-romaine, l'unité de base de l'exploitation agricole dans l'Antiquité tardive.
La forme du nom est elle-même une carte. En pays de langue d'oïl, ce suffixe a souvent abouti à -y : un Cariacum du nord aurait pu donner Chéry. En pays d'oc, et particulièrement dans le Massif central et le Sud-Ouest, la finale -ac s'est conservée. Prononcer Chirac, c'est prononcer un nom du Midi.
Le passage du lieu à la famille suit un chemin classique. « Jean de Chirac » signifiait d'abord « Jean originaire de Chirac » ; avec le temps, la préposition d'origine est tombée et il est resté un patronyme sec. Dans les registres d'Ancien Régime, la graphie se montre d'une stabilité rare : on croise parfois Chira, où le c final ne se prononçait plus, et, par accident de transcription, Schirac, mais la forme Chirac domine de très loin.
Un nom de lieu, mais très peu de berceaux
Un nom tiré d'un lieu peut naître partout où ce lieu existe, et la toponymie connaît plusieurs localités de ce nom ou de noms voisins, comme Chirat ou Chiry. On s'attendrait donc à une foule de familles Chirac sans lien entre elles. Les données racontent autre chose. Les porteurs se concentrent dans une zone d'un seul tenant, la Lozère, le Cantal et la Corrèze, ce qui plaide pour un nombre très restreint de souches. À la différence d'un nom de métier comme Fabre, apparu dans chaque village qui avait sa forge, Chirac serait issu de quelques foyers seulement.
Le premier est le Gévaudan, l'actuelle Lozère, où une localité portant le nom forme le cœur historique du patronyme. Dès le Moyen Âge, des familles nobles et notables nommées Chirac y sont attestées, et au XVe siècle la densité de prêtres, de notaires et d'officiers royaux de ce nom dans un petit périmètre est exceptionnelle, comme l'a montré une étude universitaire sur la famille et le clergé en Gévaudan. Le second foyer, sur le versant ouest du Massif central, entre Corrèze et Cantal, devient le plus dynamique à partir du XVIIe siècle. C'est de là que sortiront, bien plus tard, les artisans et les paysans de la branche présidentielle.
Des seigneurs du Gévaudan aux menuisiers de Corrèze
Sous l'Ancien Régime, le nom recouvre deux mondes. En Gévaudan, les armoriaux et les archives nobiliaires gardent la trace d'une chevalerie locale attestée dès le XIIIe siècle, qui exerçait son autorité autour d'une petite ville de la région. Au milieu du XVIIIe siècle, les registres paroissiaux y mentionnent un Chirac « major des milices du Gévaudan », dans la province que la Bête allait rendre célèbre entre 1764 et 1767.
Sur le versant limousin, l'histoire est celle d'une terre de granit et de châtaigniers, aux sols pauvres, où l'on vivait d'élevage et de petite polyculture. Les hommes partaient neuf mois par an sur les chantiers de Paris, de Lyon ou de Bordeaux : ce sont les fameux maçons de la Creuse, et le nom Chirac figure dans les registres de ces migrants saisonniers. La branche dont est issu le président fait exception. Ses ancêtres n'étaient pas maçons, mais menuisiers, artisans sédentaires disposant d'un atelier et d'une respectabilité supérieure à celle du journalier. Le grand-père, Abel Chirac, fils de menuisier, devient instituteur, l'un de ces « hussards noirs » de l'école de Jules Ferry. Le père, François, passe dans le monde des affaires et devient administrateur chez l'avionneur Potez. Le fils naît à Paris, dans le 5e arrondissement, et s'implante électoralement en Corrèze en 1967.
Le Gévaudan et la Corrèze : une seule famille, ou deux ?
Les deux foyers s'expliquent-ils l'un par l'autre ? Une hypothèse fait du foyer corrézien et cantalien le fruit d'une migration ancienne venue du Gévaudan, le long des drailles de l'Aubrac, ces chemins de transhumance et de commerce qui reliaient les deux versants. Une autre y voit la fixation, sur place, d'un petit lieu-dit Chirac du Limousin. Les deux mondes, noblesse du Gévaudan et artisans du Limousin, coexistent sans que les sources établissent entre eux un lien de parenté. C'est la question centrale du nom, et c'est l'étude des actes, paroisse par paroisse, qui peut la trancher.
Ce que l'enquête Chirac apporte au lecteur
- La localité du Gévaudan qui forme le cœur historique du nom, la vallée où elle se trouve et la commune nouvelle dans laquelle elle est aujourd'hui fondue.
- Les noms des seigneurs de Chirac attestés en 1286 et en 1393, et la ville du Gévaudan sur laquelle ils exerçaient leur autorité.
- Le mariage de 1751 qui unit la fille du major des milices à une famille noble directement mêlée à l'affaire de la Bête du Gévaudan.
- Le village corrézien où travaillait le menuisier arrière-grand-père du président, et les étapes de l'ascension familiale de l'établi au conseil d'administration.
- Le cousinage éloigné avec Georges Pompidou, et les familles de la frontière entre Cantal et Corrèze que les généalogies publiées avancent pour l'expliquer.
Un domaine gallo-romain, une finale occitane, une province de seigneurs et une autre d'artisans : le nom Chirac est plus vieux et plus divers que la carrière qui l'a rendu célèbre. Le dossier en suit les deux versants, sans les confondre.
Sources
- Archives départementales de la Lozère, accès thématique par communes.
- Famille et clergé en Gévaudan à la fin du Moyen Âge, Éditions de la Sorbonne, sur OpenEdition Books.
- Les migrants de travail d'Auvergne et du Limousin, bibliothèque numérique de l'université Clermont Auvergne.
- Travaux sur les maçons de la Creuse et les Limousins dans la maçonnerie lyonnaise (1848-1914).
- Jacques Chirac, une vie (extraits).
- Geneastar, généalogies de Jacques Chirac et de Georges Pompidou.