Origine du nom Darmoris
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Darmoris, un nom de Galicie descendu dans les mines de fer lorraines
Deux frères, nés à l'étranger à deux ans d'écart, sont recensés en 1936 dans la même maison du bassin de Briey, avec le même lieu de naissance écrit de la même main. Des décennies plus tard, le fichier des décès de l'INSEE fait naître l'aîné en « Russie » et le cadet en « Pologne ». Deux pays pour un seul village : l'agent a codé ce lieu selon une frontière qui avait bougé trois fois en un siècle. C'est toute l'histoire de Darmoris, un nom que l'on croit introuvable et que les archives françaises suivent pourtant depuis 1931.
Un nom absent des dictionnaires, pas des archives
Aucun dictionnaire de noms de famille français, belge ou américain ne consacre de notice à Darmoris, et le fichier des noms de famille de l'INSEE ne le publie pas. Ce silence a fait dire que le nom était inexistant en France. C'est une erreur de lecture : l'INSEE ne diffuse pas les noms comptant moins de trente naissances en un siècle. L'absence est donc une mesure, moins de trente naissances en France entre 1891 et 2000, et non un zéro.
Les autres fichiers publics, interrogés un par un, donnent des traces précises. Le fichier des personnes décédées de l'INSEE enregistre quatre actes Darmoris depuis 1970, tous d'hommes, morts entre 2000 et 2023. Les listes nominatives de recensement indexées par FranceArchives portent huit mentions du nom en 1931 et 1936, qui correspondent, une fois dédoublonnées, à cinq ou six personnes. Le fichier central de la Sûreté nationale, aux Archives nationales, conserve un dossier ouvert en 1935. Ces mesures ne s'additionnent pas : des naissances, des décès et des mentions de recensement ne comptent pas les mêmes populations.
Ce qui manque, en revanche, c'est toute trace ancienne en France. Aucun document antérieur au XXe siècle ne porte le nom : ni les pensionnaires des Invalides (1673-1796), ni les émigrants vers la Nouvelle-France, ni les actes médiévaux, et aucun lieu-dit de France ne s'appelle ainsi. Darmoris n'est pas un vieux nom français éteint. Il est arrivé avec ses porteurs.
Entre Zboriv, Berejany et Brody : le pays d'origine
Hors de France, toutes les attestations localisées du nom, du XIXe siècle à aujourd'hui, se rassemblent dans un petit pays de paroisses gréco-catholiques : la Podolie galicienne, à l'est de l'ancienne Galicie, dans l'actuelle région de Ternopil, en Ukraine occidentale. Registres paroissiaux dépouillés par des bénévoles, relevé de cimetière, édition de documents des années 1940, registres publics ukrainiens : prises une à une, ces mentions ne prouvent rien ; ensemble, elles tombent toutes à quelques dizaines de kilomètres les unes des autres, sur un siècle et demi.
Le plus ancien relevé publié date de 1832, dans les registres d'une paroisse de ce pays, sous la forme « Darmoross ». Le nom n'est donc pas d'invention récente : il existait en Podolie au début du XIXe siècle, et très probablement avant, car ces registres remontent souvent au XVIIIe siècle et n'ont été dépouillés que très partiellement.
En ukrainien, le nom s'écrit Дарморіс ou Дарморис, les deux formes coexistant aujourd'hui dans la région de Ternopil, parfois pour la même personne. La graphie française Darmoris n'est pas une déformation née d'un passage de frontière : c'est la translittération exacte du nom en alphabet latin, puisque le français rend par un même i les deux voyelles ukrainiennes і et и.
Pourquoi les recensements français disent « polonais »
La région a changé trois fois d'État en un siècle : autrichienne jusqu'en 1918, polonaise de 1919 à 1939, soviétique ensuite, ukrainienne depuis 1991. Entre les deux guerres, les Ukrainiens de Galicie étaient citoyens polonais. Quand les recensements français de 1931 et 1936 inscrivent la famille Darmoris comme « polonaise », ils enregistrent un passeport, non une langue ni une origine. Le prénom d'un pensionnaire logé chez un Darmoris en 1931, Bazyli, forme polonaise de l'ukrainien Vasyl, dit assez le monde dans lequel on se trouve : celui des immigrés galiciens.
Le dossier signale un second piège, en Lorraine même. Darmois, qui ne diffère que d'une lettre, est un vieux nom lorrain, présent en Meurthe-et-Moselle depuis au moins le XIXe siècle. Les moteurs de recherche approchants mêlent volontiers les deux. Les géographies de naissance tranchent : ce sont deux noms distincts, sans lien.
1931-1936 : « Piter » et « Pauvel » deviennent Pierre et Paul
Entre les deux guerres, le bassin ferrifère de Briey manque de bras. Les compagnies minières recrutent à l'étranger, Italiens d'abord, puis Polonais, et avec eux, sous passeport polonais, des Ukrainiens de Galicie. Les huit mentions du nom dans les recensements se trouvent, sauf une, dans trois communes minières voisines de ce bassin, en Meurthe-et-Moselle.
En 1936, la liste nominative décrit un foyer : le père, né en 1903, est chargeur, mot qui désigne d'ordinaire l'ouvrier qui remplit les berlines de minerai, l'un des postes les plus durs du fond ; la mère est née en 1905 ; deux fils sont nés avant le départ, en 1927 et en 1929 ; deux pensionnaires venus du même monde partagent le logement, comme c'était la règle dans les cités minières. Cinq ans plus tôt, l'agent recenseur de 1931 avait noté les deux garçons à l'oreille, « Piter » et « Pauvel », des formes proches de Petro et de Pavel. En 1936, ils sont devenus Pierre et Paul. La francisation des prénoms s'est faite en cinq ans, sous les yeux de l'administration. Le nom, lui, n'a pas bougé d'une lettre.
La génération suivante entre dans la vie locale par le travail et par le sport : la presse régionale de 1949 et 1950 cite des joueurs nommés Darmoris dans les compétitions de Lorraine et des Ardennes. Pour un nom aussi rare, dans un territoire aussi restreint, le rapport conclut que les Darmoris de France forment selon toute vraisemblance une seule famille, arrivée de Galicie entre 1929 et 1931.
Un nom « pour rien » ? La question que le rapport refuse de trancher trop vite
Le sens du nom n'a été établi par aucun onomaste. La seule piste imprimée concerne la forme polonaise voisine Darmorys, qu'une compilation récente rattache, sans référence, à l'adverbe darmo, commun à l'ukrainien et au polonais : « en vain, pour rien, gratuitement ». Ce radical sert à expliquer d'autres noms ukrainiens, comme Дармопук ou Дармограй. Mais aucune source ne l'applique à Darmoris, et le second élément du nom, -ris, -ros ou -roz selon les registres, reste inexpliqué. Le rapport s'arrête là où s'arrêtent les preuves.
Reste une énigme plus concrète. De quel village la famille du bassin de Briey est-elle partie ? Trois sources françaises indépendantes écrivent ce lieu de naissance, chacune à sa manière, et aucune lisiblement.
Ce que le Grand Rapport Darmoris permet de suivre
- L'hypothèse du rapport sur le village de naissance de la famille installée en Lorraine, reconstitué à partir de trois graphies déformées, et l'acte d'état civil français qui permettrait de le confirmer.
- La paroisse de Podolie où apparaît la forme « Darmoross » en 1832, et le registre où un même homme est désigné à la fois Darmoroz et Darmoris.
- Les trois formes du nom, Darmoris, Darmoros et Darmoroz, avec leurs équivalents cyrilliques, et les Darmoros relevés en France, du Berry à l'Yonne, dans les années 1930 et 1940.
- Les trois communes minières du bassin de Briey, la composition de chaque foyer recensé en 1931 et 1936 avec la cote des listes, et le maçon recensé à Lille en 1931.
- Les deux dossiers de la Sûreté nationale (1931 et 1935) avec leurs cotes aux Archives nationales, et ce qu'ils peuvent apprendre de la date d'entrée en France.
- La jeune femme née en Galicie en 1923, employée en Allemagne, dont le dossier de 1943-1944 est conservé aux archives de Zielona Góra, et les mentions du nom dans les documents ukrainiens de 1948-1949.
Un passeport polonais, une langue ukrainienne, une mine lorraine : Darmoris a traversé trois frontières sans perdre une lettre. Le Grand Rapport en suit la trace d'archive en archive, en séparant toujours ce qui est prouvé de ce qui est seulement probable.
Sources
- Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970) ; fichier des noms de famille, INSEE (naissances en France de 1891 à 2000).
- Listes nominatives de recensement de 1931 et 1936, Archives départementales de Meurthe-et-Moselle et Archives municipales de Lille, via la Base des noms de FranceArchives.
- Archives nationales : fichier central de la Sûreté nationale (1870-1940), base Léonore.
- Ministère des Armées, bases nominatives de Mémoire des Hommes ; Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, liste des décorés.
- Fichier des entités topographiques (voies et lieux-dits), Direction générale des finances publiques ; dictionnaires topographiques de la Meurthe (1862) et de la Moselle (1874).
- Base des pensionnaires de l'Hôtel des Invalides, 1673-1796 ; Fichier Origine (émigrants vers la Nouvelle-France) ; Chartae Galliae.
- Gallica, Bibliothèque nationale de France : L'Est républicain (1950), L'Ardennais (1949).
- Archives d'État de Zielona Góra (Pologne), fonds de l'office du travail ; Litopys UPA, tome 50, Toronto-Lviv, 2010 ; dépouillements bénévoles des registres paroissiaux gréco-catholiques de Podolie.
- Słownik geograficzny Królestwa Polskiego, tome IV, Varsovie, 1883.