Origine du nom Daupin
Analyse généalogique gratuite
Daupin, le Dauphin sans h que la Guadeloupe a gardé
Le plus ancien Daupin dont la forme soit sûre était négociant à Alep, en Syrie, sous Louis XV. Pourtant, sur les trente-neuf actes de décès que l'INSEE enregistre sous ce nom depuis 1970, aucun ne concerne une personne née en Provence. Trente-deux concernent des personnes nées en Guadeloupe. Entre le comptoir du Levant et les champs de canne de la Grande-Terre, le nom a changé de monde, et aucune archive ne montre qu'un homme ait fait le voyage.
Aucun dictionnaire d'onomastique ne consacre d'entrée à ce nom. Les notices en ligne le rattachent sans preuve tantôt à Dauphin, tantôt à Dupin, et lui prêtent un explorateur qui ne s'appelait pas ainsi. Voici ce que les fichiers publics, les inventaires d'archives et le cadastre permettent d'établir, et la question qu'ils laissent ouverte.
Une lettre muette en moins : Delphinus, « le dauphin »
Les grands dictionnaires des noms de famille traitent Dauphin, jamais la forme sans h. Il faut donc raisonner par voisinage, et le dire. L'explication la mieux appuyée fait de Daupin une graphie de Dauphin, c'est-à-dire de Delphinus, un nom de baptême très porté au Moyen Âge en Auvergne et en Dauphiné. C'est celui des comtes d'Albon, d'où le titre des dauphins de Viennois, puis des fils aînés des rois de France. Le ph savant, venu du grec par le latin, s'est longtemps écrit f ou p selon l'oreille du rédacteur : on connaît aussi des Daufin, des Dalphin, des Delfin.
La lecture par « d'Aupin », sur le modèle de Dupin, « du pin », a contre elle deux faits : aucune source ne range Daupin parmi les variantes d'Aupin, et les deux noms n'ont aucune géographie commune. Le rattachement direct à Dupin, lui, ne repose sur rien.
Ce n'est pas non plus un nom de lieu. Sur les 7 933 091 voies et lieux-dits du référentiel de la Direction générale des finances publiques, outre-mer compris, un seul lieu-dit de France s'appelle « Daupin », en Gironde, très loin du berceau du nom. Selon toute vraisemblance, il a reçu le nom d'une famille installée dans la région au XIXe siècle, et ne l'a pas donné.
Le compagnon de Cavelier de La Salle s'appelait Gaupin
On lit partout qu'un François Daupin, sieur de La Forest, aurait servi en Nouvelle-France aux côtés de Cavelier de La Salle à la fin du XVIIe siècle. Des éditions savantes l'écrivent ainsi, et un fichier québécois des émigrants garde la forme entre parenthèses. Les notaires parisiens disent autre chose. Les inventaires du minutier central des Archives nationales ne connaissent, pour cette famille de la rue Saint-Martin, que des Gaupin : le père, écuyer et conseiller du roi, dans une dizaine d'actes du milieu du XVIIe siècle, puis le fils, « capitaine réformé dans les troupes de la Marine », revenu du Canada dans la maison paternelle.
Le D des imprimés est une mauvaise lecture du G manuscrit. L'officier des Grands Lacs n'appartient pas au nom Daupin, et la règle s'impose pour tout le reste de l'enquête : une mention imprimée n'est retenue que si l'acte, ou une seconde source indépendante, l'écrit de même.
Un négociant à Alep, puis un serrurier à Marseille
Ce filtre passé, les mentions anciennes du nom deviennent presque toutes provençales. La plus solide se trouve dans l'inventaire des archives historiques de la Chambre de commerce de Marseille, publié en 1878. Son index nomme trois fois un Daupin : « négociant à Alep », puis « à Alexandrie », et enfin « J. Daupin » parmi les députés et négociants d'une liasse datée de 1738-1745. Les échelles du Levant étaient alors le cœur du commerce marseillais de la soie, du coton et du café, et les députés de la nation française à Alep étaient choisis parmi les principaux négociants du comptoir.
Un siècle plus tard, les recensements de Marseille décrivent une famille Daupin d'une tout autre condition : un commis, un serrurier, une domestique, une veuve journalière. Rien ne prouve que les uns descendent de l'autre : on suit le nom, pas la fortune. Puis le foyer marseillais s'éteint, sans laisser un seul porteur dans le fichier des décès. Un troisième foyer, à Constantine, disparaît avec l'Algérie française.
Quatre porteurs sur cinq nés au nord de la Grande-Terre
Le fichier des personnes décédées de l'INSEE, lu en entier dans ses fichiers bruts, donne la carte du XXe siècle : 32 des 39 actes Daupin concernent des personnes nées en Guadeloupe, soit 82 %. Et la concentration est plus forte encore à l'échelle communale : vingt-huit de ces actes se partagent entre deux communes voisines du nord de la Grande-Terre, un pays de canne, de mangrove et de salines. Quinze des trente-neuf défunts sont morts dans leur commune de naissance. Deux sources indépendantes confirment le berceau pour la génération précédente : les registres matricules de la Guadeloupe, qui comptent sept conscrits du nom dans les classes 1910 à 1919, et la presse guadeloupéenne des années 1950.
Le fichier des noms de famille de l'INSEE compte 245 naissances Daupin en France entre 1891 et 2000, mais onze seulement avant 1920. Cette montée ne décrit pas une famille qui prospère : elle décrit un fichier qui s'élargit, puisque les naissances antillaises n'y entrent massivement qu'avec la départementalisation de 1946. Le nom n'a rien d'un nom qui s'éteint : la décennie 1991-2000 compte quarante-sept naissances, la deuxième valeur de toute la série.
1848 : un nom donné par l'état civil de l'abolition ?
Un nom qui ne subsiste presque qu'en Guadeloupe, sur deux communes de plantation, alors que ses foyers métropolitains se sont éteints, et qui s'écarte d'une lettre du nom français le plus attendu : ce profil appelle une hypothèse. Après le décret d'abolition de l'esclavage du 27 avril 1848, les officiers d'état civil de Guadeloupe ont inscrit, commune par commune, les noms de famille donnés aux nouveaux libres, dans des registres dits d'individualité. Un Daupin attribué alors, calqué sur Dauphin et écrit sans son h, serait la lecture la plus simple de tout ce qui a été mesuré.
Ce n'est qu'une hypothèse. Le nom a pu aussi arriver dans l'île avant 1848, avec un colon, un soldat ou un affranchi, et l'attribution de 1848 a parfois consacré un nom déjà porté de fait. Ce qui est établi, c'est que le nom est présent dans son berceau au plus tard dans la génération née vers 1890. La réponse dort dans des registres précis, et une seule page peut dater le nom à l'année près.
Ce que le Grand Rapport Daupin met au jour
- Le nom des deux communes guadeloupéennes qui réunissent 72 % des actes, et les registres de 1848-1849 où l'hypothèse de l'abolition peut être vérifiée, cotes à l'appui.
- Les sept conscrits des classes 1910 à 1919, prénom par prénom, avec les références de leurs fiches matricules, qui portent le nom de leurs parents.
- Le prénom porté par un conscrit du nom dont 84 % des naissances françaises de 1900 à 1950 ont eu lieu en Guadeloupe, et ce que le calendrier des saints dit de l'ancrage de la famille.
- La grande usine sucrière dont les archives conservent le nom d'un Daupin, et le fonds où chercher son dossier.
- Le foyer de Constantine, de ses trois conscrits à ses rapatriés, un mariage à Alger en 1911, et la famille du XIXe siècle qui a laissé son nom au seul lieu-dit Daupin de France.
- La liste des mentions anciennes du nom de 1644 à 1801, avec leur niveau de preuve, et la confrontation chiffrée avec Dauphin, Gaupin, Aupin et Daufin, qui sont d'autres noms.
Une lettre perdue, trois foyers que rien ne relie, une île qui a gardé le nom : Daupin se lit dans les fichiers plus que dans les dictionnaires. Le Grand Rapport en donne la carte complète, et rend à d'autres noms ce qui ne lui appartient pas.
Sources
- Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970, fichiers bruts) ; fichier des noms de famille, INSEE (naissances 1891-2000) ; fichier des prénoms par année et département, INSEE ; répertoire SIRENE (2018).
- Fichier des entités topographiques (voies et lieux-dits), Direction générale des finances publiques.
- Archives nationales : inventaires du minutier central des notaires de Paris ; Archives nationales d'outre-mer ; Archives départementales de la Guadeloupe (registres matricules).
- Base des noms et inventaires d'archives de FranceArchives (recensements 1836-1936, registres matricules).
- Bases nominatives du ministère des Armées (Mémoire des Hommes) ; base Léonore.
- Fichier Origine (Fédération québécoise des sociétés de généalogie) ; Chartae Galliae, IRHT-CNRS.
- Gallica, Bibliothèque nationale de France, dont l'Inventaire des archives historiques de la Chambre de commerce de Marseille (1878).
- Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, Larousse, 1951 ; Dictionnaire étymologique des noms de famille, Perrin, 1991 et 1997.