Origine du nom Estragnat
Analyse généalogique gratuite
Estragnat, « l'étranger » du Forez qui n'est jamais reparti
Le nom Estragnat veut dire « l'éloigné », « celui du dehors ». Or c'est l'un des noms les plus casaniers de France. Le fichier des décès de l'INSEE enregistre, depuis 1970, cinquante et un actes sous cette graphie exacte : quarante-sept concernent des personnes nées dans le Rhône, la Loire ou l'Isère, et quatre seulement viennent d'ailleurs. L'homme que ses voisins appelaient « l'étranger » a, selon toute vraisemblance, fondé une famille qui, quatre siècles plus tard, vit toujours à quelques dizaines de kilomètres de son point de départ.
Un nom aussi rare se laisse suivre presque acte par acte : dictionnaires, registres paroissiaux, catalogues d'exposition, fonds des Archives nationales, fichiers de l'INSEE. Voici ce que ces sources établissent, et la question qu'elles laissent ouverte.
Le participe d'un verbe occitan : « celui qu'on a éloigné »
La filiation des mots est nette. Le latin extraneus, « celui du dehors », a donné l'ancien occitan estranh, à la fois « étranger » et « étrange », puis le verbe estranhar, « éloigner, écarter », et par extension « aliéner », voire « dérober ». Estragnat en est le participe passé figé en nom propre. Le Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France (Larousse, 1951) range le nom parmi les surnoms « du Midi et du Forez », et avoue lui-même son embarras : « le sens du surnom n'est pas clair (émigré de retour dans son pays ?) ».
Ce n'est donc ni un nom de métier, ni un nom de lieu, mais un sobriquet individuel devenu héréditaire. Cette nature explique la rareté : un Meunier naît partout où tourne un moulin, un surnom de ce genre ne germe qu'une fois, sur un seul homme, avant de passer à ses enfants.
Les registres anciens gardent la trace de cette naissance du nom. Dans une même famille de la plaine du Forez, au début du XVIIIe siècle, le père est encore écrit « Stragnat » quand sa descendance s'écrit Estragnat. Ce e initial devant s suivi d'une consonne n'est pas une faute de curé : c'est le réflexe des langues romanes du Midi, celui qui a fait espina du latin spina, et il signe l'ancrage méridional du nom.
Deux pistes qui circulent en ligne sont à écarter. L'étymologie par le latin stramina, « paille, chaume », ne repose sur aucune autorité lexicographique. L'origine « catalane », avec une diffusion en Languedoc-Roussillon, est contredite par toute la géographie du nom : le Roussillon a bien produit, sur la même racine, le nom Estrany, mais c'est une lignée distincte, sans lien démontré.
Cent dix naissances en un siècle, et sans doute un seul ancêtre
Le fichier des noms de naissance de l'INSEE, tel que le relaie Filae, compte 110 naissances Estragnat en France entre 1891 et 1990, réparties dans quatorze départements : 22 pour 1891-1915, 24 pour 1916-1940, 36 pour 1941-1965, 28 pour 1966-1990. Les porteurs vivants sont estimés à environ 91 en France (Forebears, 2014), soit à peu près une personne sur 700 000. Ces mesures ne s'additionnent pas : des naissances sur un siècle ne sont pas des porteurs d'aujourd'hui.
La courbe se lit sans dramatisation. La Grande Guerre n'a pas brisé le nom : on passe de 22 à 24 naissances d'une période à l'autre. Mais avec moins d'une centaine de porteurs et une naissance par an en moyenne, Estragnat reste structurellement fragile, comme tous les noms nés d'un seul homme.
Car c'est l'hypothèse que tout appuie : un surnom singulier, un berceau unique, des registres continus, des prénoms qui reviennent de génération en génération (Benoît, Joseph, Jean). Tous les Estragnat sont, selon toute vraisemblance, de lointains cousins. Les arbres collaboratifs, croisés entre eux, dessinent une lignée paternelle continue depuis le tout début du XVIIe siècle, que seuls les actes permettront de confirmer maillon par maillon.
Deux étages : les labours du Forez, puis les fabriques de Tarare
La carte des actes a deux étages. L'étage ancien, aux XVIIe et XVIIIe siècles, est rural : quelques paroisses de la plaine du Forez et des monts du Lyonnais, où l'on se marie entre familles du même maillage de villages. Le premier artisan connu sort de ce monde paysan : un tailleur d'habits de la fin du XVIIIe siècle, déjà le fil et l'aiguille.
L'étage moderne est industriel. Au XIXe siècle, la famille gagne Tarare, la capitale de la mousseline, qui devient de très loin le premier gisement d'actes du nom : près de 3 000 occurrences dans les relevés de Geneanet, actes et mentions d'arbres confondus. Le fichier des décès le confirme à sa manière : seize des cinquante et un Estragnat qu'il recense sont nés à Tarare même. Le nom n'a pas deux berceaux, il a un berceau et une trajectoire, celle de l'exode des campagnes vers les fabriques.
C'est à Tarare que le petit nom entre dans l'histoire industrielle. Selon les recherches du dossier, à l'Exposition de l'industrie française de 1844, à Paris, une maison « Estragnat fils aîné » présente un store de mousseline et des robes de mousseline de Tarare brodées en coton. Les Archives nationales conservent de leur côté le dépôt, par un Jacques Estragnat, d'un dessin de fabrique pour un « sujet de mousseline à deux pièces ». Le second fait est coté aux Archives nationales ; le premier, rapporté par une seule recherche, reste à vérifier dans le catalogue de l'Exposition.
Qui était le premier « étranger » ?
Reste l'énigme que le dictionnaire de 1951 laissait ouverte et que l'enquête resserre sans la clore. Le premier Estragnat était-il un homme venu d'ailleurs et installé au village, ou un enfant du pays parti puis revenu, que l'on désignait, mi-figue mi-raisin, comme « l'éloigné » ? Si la réponse existe, elle est à chercher dans les registres d'une paroisse précise de la plaine du Forez, celle où le nom apparaît le plus tôt et où l'alternance Stragnat-Estragnat se lit dans une même famille.
Aucune noblesse, aucun armorial ne se rapporte au nom. Sa postérité est d'un autre ordre, et plus singulière : une avenue qui sert d'adresse à un hôtel de ville, un épisode de 1871 que les archives militaires doivent encore confirmer, un sobriquet de champ de courses que la presse lyonnaise de 1904 a immortalisé.
Ce que le Grand Rapport Estragnat met au jour
- Le nom du village du Forez où se trouve le foyer documenté le plus ancien, avec son lieu-dit, et l'acte du XVIIIe siècle où le père s'appelle encore Stragnat.
- La lignée paternelle que dessinent les arbres collaboratifs sur sept générations depuis un couple né vers 1600, avec les conjoints, et le contrat notarié de 1764 qui l'étaye, à confirmer acte par acte.
- Le destin d'un soldat de vingt-deux ans né à Tarare, jugé en 1871 par un conseil de guerre à Marseille, et les archives qui permettraient de confirmer son histoire.
- Les deux soldats de 1914-1918 rapportés par l'enquête, leurs régiments et leurs champs de bataille, et l'inscription d'une plaque d'église qui pourrait désigner l'un d'eux.
- Les ateliers lyonnais du nom, spécialistes du montage des métiers Jacquard, la donation de 1874 à un hospice de Tarare, et le cheminot dont une avenue de la métropole lyonnaise porte le nom.
- Le relevé intégral des cinquante et une fiches du fichier des décès, commune par commune, et le sportsman de 1904 surnommé le « père La Traquette ».
Un surnom d'étranger, un triangle de terres entre Loire et Rhône, un fil de mousseline : Estragnat a fait de son altérité une fidélité. Le Grand Rapport la suit paroisse par paroisse, en distinguant toujours ce qui est prouvé de ce qui reste à vérifier.
Sources
- Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, Larousse, 1951 (notice Estragnat).
- Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970), interrogé par l'API MatchID.
- Fichier des noms de famille, INSEE (naissances en France de 1891 à 1990), via Filae ; base SIRENE, liste des patronymes, data.gouv.fr.
- Forebears (estimation des porteurs, 2014).
- Geneanet et Geneatique : relevés par commune et arbres collaboratifs.
- FranceArchives et Archives nationales (dessins de fabrique).
- MemorialGenWeb (relevés des monuments aux morts) ; presse lyonnaise (Lyon-sports, 1904) ; Les Amis du Vieux Grigny.