Origine du nom Fatosme
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Sommaire · 6 parties
- Une femme, six actes, cinq graphies : la preuve écrite par un registre de campagne
- Du roman d'Énéas à un surnom de village
- Moins de trente naissances en un siècle, et pourtant un nom dense
- La mer et la terre tenues ensemble, et des hommes qui signent
- Cinq siècles de silence entre un clerc et un laboureur
- Ce que le Grand Rapport Fatosme établit, pièce par pièce
Fatosme, le fantôme que les curés du Val de Saire ne savaient pas écrire
Le 8 août 1744, dans une paroisse du Val de Saire, à la pointe nord-est du Cotentin, un curé inscrit au registre le mariage d'une certaine Marie et l'écrit « Fanstome ». Le 27 juin 1761, on l'enterre à quarante ans sous le nom de « Fatôme ». Entre les deux, au fil des baptêmes de ses enfants, la même femme a reçu, en six actes, cinq orthographes différentes, sous la plume des mêmes prêtres. Ce flottement, que l'on prendrait pour une négligence, est en réalité la clé du nom Fatosme : il montre, acte après acte, d'où vient le mot et ce qu'il voulait dire.
Il voulait dire « fantôme ». Voici ce que les registres paroissiaux, les fichiers de l'INSEE et les dictionnaires de l'ancien français permettent d'établir, et la question qu'ils laissent ouverte.
Une femme, six actes, cinq graphies : la preuve écrite par un registre de campagne
Les étymologies de noms rares reposent d'ordinaire sur une ressemblance de sons. Celle-ci repose sur des actes. Dans les registres de la paroisse, les mêmes personnes passent d'une forme à l'autre : Fanstome, Fantosme, Fantôme, Fatome, Fâtome, Fatôme, Fatosme. Un homme du même nom est inscrit Fatome à son mariage en 1763, puis Fantosme, puis Fatosme dix ans plus tard ; et lorsqu'il signe lui-même, il écrit « Simon Fome », preuve que dans sa propre bouche le nom était déjà réduit.
Deux évolutions se lisent ainsi en direct, au même moment : le n qui tombe (Fantosme devient Fatosme) et le s qui cesse de se prononcer (Fatosme devient Fatôme). L'accent circonflexe de Fatôme ne fait rien d'autre que remplacer ce s disparu, exactement comme celui de « fantôme » remplace le s de l'ancien « fantosme ». Fatosme et Fatôme ne sont pas deux familles : ce sont deux âges d'un même nom.
Du roman d'Énéas à un surnom de village
Le Trésor de la langue française date la première attestation du mot de 1160, dans le roman d'Énéas, au sens d'« image trompeuse, illusion », puis de 1165 au sens d'« apparition surnaturelle ». Il descend du grec phántasma par le latin phantasma, et se fixe au XIIe siècle sous la forme fantosme. Chez Godefroy, la famille du mot touche à la magie et à la sorcellerie ; on le retrouve chez Rutebeuf, dans le Roman de la Rose, chez Rabelais et Montaigne.
Fatosme est donc un sobriquet, ni nom de métier, ni nom de baptême, ni nom de lieu : aucun hameau, aucune ferme, aucun lieu-dit ne porte ce nom. Quelqu'un, un jour, a été appelé « le fantôme ». Pourquoi ? Une pâleur frappante, une allure silencieuse, une réputation de commerce avec l'invisible : les trois lectures sont plausibles, aucune n'est documentée, car aucune source ne nomme le premier porteur. Aucune notice consacrée à Fatosme n'a d'ailleurs été trouvée dans les grands dictionnaires de noms de famille : l'étymologie tient à la rencontre de la lexicographie historique et des registres de la paroisse.
Le nom lui-même est bien plus ancien que le Cotentin des curés. Vers 1174, un clerc anglo-normand, Jourdain Fantosme, mort vers 1185, compose une chronique de 2 071 vers sur la guerre de 1173-1174 qui opposa Henri II d'Angleterre à son fils Henri le Jeune et au roi Guillaume Ier d'Écosse. Une autre œuvre lui est attribuée sous le titre latin Rithmus Jordanis Fantasmatis : les clercs eux-mêmes traduisaient son nom par fantasma. Rien ne le relie aux Fatosme du Val de Saire. Sa présence établit une date, pas une ascendance.
Moins de trente naissances en un siècle, et pourtant un nom dense
Le fichier des noms de famille de l'INSEE recense les naissances de 1891 à 2000 pour tous les patronymes ayant atteint au moins trente naissances sur la période. Fatome y figure avec 129 naissances. Fatosme n'y figure pas : il est né en France moins de trente Fatosme entre 1891 et 2000. Un autre relevé de l'INSEE en compte vingt et un entre 1891 et 1990.
Le fichier des personnes décédées confirme le berceau. Sur les soixante-huit décès enregistrés depuis 1970 sous les graphies exactes Fatosme (onze) et Fatome (cinquante-sept), quarante-neuf concernent des personnes nées dans la Manche, soit 72,1 %, et cinquante-deux des personnes nées en Normandie. Cherbourg et deux communes voisines, aujourd'hui fondues dans Cherbourg-en-Cotentin, en totalisent trente-cinq, quand la paroisse d'origine n'en compte que huit : en trois générations, la famille a parcouru une vingtaine de kilomètres, du village vers la ville, sans quitter le Cotentin.
Le paradoxe tient dans les registres du XVIIIe siècle. Entre 1735 et 1783, au moins quinze couples Fatosme vivent en même temps dans une seule paroisse. Le nom n'est pas rare parce qu'il a failli s'éteindre, mais parce qu'il ne s'est presque jamais diffusé : la presqu'île, cul-de-sac maritime, l'a conservé comme sous cloche.
La mer et la terre tenues ensemble, et des hommes qui signent
Les actes disent les métiers avec précision : matelot, pêcheur, laboureur, cultivateur, et des fileuses chez les femmes. Tenir à la fois un bout de terre et un embarquement permettait de traverser une mauvaise pêche ou une récolte gelée. Dans les années 1796-1798, des Fatosme servent sur les vaisseaux de la République, dont Le Brillant, inscrits à la cayenne de Cherbourg. Au siècle suivant, une formule revient dans les actes de mariage, sèche comme une épitaphe : le père du marié est « péri à la mer ».
Un détail social a son poids. Au bas des actes du XVIIIe siècle, plusieurs Fatosme signent leur nom, là où nombre de leurs voisins tracent une croix. La paroisse relevait alors du quart-bouillon, ce régime du sel propre au Cotentin dont la suppression, décidée en 1639, déclencha la révolte des Nu-pieds. Quant au « moulin Fatosme » et au « viaduc de Fatosme » que l'on cite parfois en ligne, ils ne reposent que sur une source isolée, qu'aucune pièce cadastrale n'a encore confirmée.
Cinq siècles de silence entre un clerc et un laboureur
Le relevé des registres permet de remonter la souche jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Avant, plus rien : entre la mort de Jourdain Fantosme et les premiers Fatome du Val de Saire s'étendent cinq cents ans sans une seule attestation. Le nom était-il déjà là, sous sa forme pleine de Fantosme, ou est-il né une seconde fois, sur place, comme surnom d'un voisin ? Et les Fantome d'aujourd'hui, qui portent la graphie la plus proche, sont-ils des cousins ? L'état civil donne sur ce dernier point une réponse nette, et inattendue.
Ce que le Grand Rapport Fatosme établit, pièce par pièce
- Le nom de la paroisse-berceau, les quinze couples qui y vivaient côte à côte, et l'ancêtre de la fin du XVIIe siècle, point le plus haut atteint par les registres.
- Le baptême de 1771 et le décès de l'an II qui raccordent, sur un même homme et sous deux graphies, les registres d'Ancien Régime à l'état civil révolutionnaire.
- La famille avec laquelle les Fatosme se sont mariés huit fois en trente-deux ans, et les dispenses de consanguinité que l'Église a dû accorder.
- Les deux Fatosme maires du village-berceau, le charpentier-tôlier de l'arsenal resté quarante-huit ans maire d'une commune du Cotentin, et l'instituteur de vingt-deux ans qui, en 1943, parcourait les chantiers de l'Organisation Todt avec un laissez-passer officiel pour le compte d'un réseau de renseignement.
- Où vivent les Fantome d'aujourd'hui et pourquoi ils ne descendent pas, selon l'état civil, de la même souche ; les foyers du Pas-de-Calais et la trace algérienne.
- Les fonds notariés des XVe au XVIIe siècles, nommés et datés, qui seuls pourraient combler les cinq siècles de silence.
Un surnom né d'un regard, un n perdu, un s devenu accent : Fatosme a traversé les registres sans jamais quitter tout à fait sa presqu'île. Le Grand Rapport en suit la trace acte par acte, en distinguant toujours ce qui est prouvé de ce qui reste à chercher.
Sources
- Archives départementales de la Manche : registres paroissiaux et d'état civil du Val de Saire, listes des maires et recensements communaux.
- Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970).
- Fichier des noms de famille, INSEE (naissances en France de 1891 à 2000) et fichier des noms patronymiques (RNIPP).
- Trésor de la langue française et CNRTL ; Französisches Etymologisches Wörterbuch, tome 8 ; Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy ; Dictionnaire de la langue française de Littré ; Thrésor de la langue française de Jean Nicot, 1606.
- Chronique de Jourdain Fantosme, édition Oxford University Press.
- Documentation régionale sur le quart-bouillon et la révolte des Nu-pieds.