Origine du nom Gardere
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Gardère, le nom des tours de guet gasconnes, du Gers à la Louisiane
En 1959, André Hunebelle tourne Le Bossu, avec Jean Marais dans le rôle du chevalier de Lagardère. Le générique crédite un maître d'armes : André Gardère, escrimeur médaillé olympique. Le héros de Paul Féval et l'homme qui préparait ses duels portaient, à un article près, le même nom. La coïncidence n'a rien de fortuit sur le plan des mots : Lagardère et Gardère viennent tous deux d'un même terme gascon, la « gardère », le lieu où l'on monte la garde.
De ce mot de sentinelle est né un nom de famille peu répandu, qui a pourtant laissé sa trace à Bordeaux, à Saint-Domingue, en Haïti, en Louisiane et sur les pistes olympiques. Voici ce que l'étude établit.
Une « gardère » n'est pas un homme, c'est un lieu où l'on veille
Gardère ne veut pas tout à fait dire « gardien », et la nuance change tout. Le radical vient du germanique wardon, « veiller, garder, être sur ses gardes ». En Gaule romane, le w initial germanique devient un g dur, et wardon donne gardar en occitan comme en vieux français.
Le suffixe -ère, -èra dans la graphie occitane, est en Gascogne un marqueur de lieu très productif : il désigne l'endroit où se trouve la chose. Une « gardère » est donc un lieu dédié à la garde. Dans la Gascogne médiévale, zone tampon entre les rois de France et d'Angleterre, puis mosaïque de comtés et de vicomtés, ce n'était pas forcément un grand château : plutôt un poste de guet, une tour de signal sur une colline, une petite fortification dépendant d'une place plus importante.
Gardère n'est donc pas un nom de métier mais un nom de lieu devenu nom d'homme : on désignait ainsi celui qui vivait « à la Gardère » ou en avait la charge. Et comme il y avait des tours de guet sur bien des vallons, le nom est né en plusieurs points du pays gascon, indépendamment. Il n'existe pas un ancêtre unique des Gardère, mais plusieurs souches.
Lagardère, Gardères et le port de Bordeaux
Avant les grandes migrations des XVIIIe et XIXe siècles, le nom se concentre dans la Gascogne intérieure, entre Gers et Bigorre, avec Bordeaux pour débouché. Dans le Gers, la commune de Lagardère est dominée par les ruines de son château du XIIIe siècle. Le site a appartenu à de puissantes familles, dont les Pardaillan et les Lavardac : des Gardère ont pu vivre autour de ce fief sans descendre pour autant de ses seigneurs, et l'étude prend soin de ne pas confondre les deux. Dans les Hautes-Pyrénées, la commune de Gardères, dans l'enclave de Bigorre, forme un second pôle.
Le troisième pôle est une ville. Dès le XVIIe siècle, Bordeaux attire les cadets de Gascogne, et des Gardère apparaissent dans ses registres, souvent liés au commerce fluvial et maritime. À la fin du siècle, l'Armorial général voulu par Louis XIV en 1696 enregistre dans la généralité de Guyenne plusieurs Gardère et Lagardère : une mesure fiscale, payée par des notables, avocats, notaires ou marchands aisés, et non une preuve de noblesse.
Louisiane, 1861 : le sénateur qui vota contre la sécession
C'est de Bordeaux que part la route atlantique, et elle mène jusqu'au Mississippi. Fergus Gardère, né à La Nouvelle-Orléans le 2 octobre 1817, siège au Sénat de Louisiane de 1850 à 1862. En 1861, lorsque la convention de l'État vote la sécession, il fait partie de ceux qui votent contre. Une fois la guerre déclarée, il se range pourtant aux côtés de la Confédération : la loyauté régionale l'emporte sur le vote.
En 1866, il acquiert la plantation Chatsworth, au sud de Baton Rouge : 2 300 acres, en grande partie plantés de canne, et une raffinerie équipée des machines les plus récentes. En 1891, elle sort 650 000 livres de sucre raffiné. Le site de Chatsworth correspond aujourd'hui à la localité de Gardere, en Louisiane. Le nom né d'un poste de guet gascon est redevenu, de l'autre côté de l'Atlantique, un nom de lieu.
Saint-Domingue, Haïti : une veuve à la tête d'un rhum
La Louisiane n'est pas la seule rive atteinte. Dès le milieu du XVIIIe siècle, des Gardère sont présents à Saint-Domingue, la colonie sucrière la plus riche du monde, dans le sillage des réseaux bordelais et rochelais. La révolution haïtienne, à partir de 1791, met fin à ce monde colonial, et les dossiers de l'indemnité de 1825 destinée aux anciens colons en gardent l'inventaire, avec ce qu'il a de plus sombre.
Une branche reste liée à Haïti et y écrit une tout autre histoire. En 1862, Dupré Barbancourt, venu de Charente, fonde la distillerie qui porte son nom. À sa mort, c'est sa veuve, Nathalie Gardère, qui reprend l'entreprise, avant de la transmettre à son neveu Paul Gardère. La maison Barbancourt est restée depuis dans la famille.
Restent les questions que ces trajectoires posent ensemble. Le planteur de Saint-Domingue, le sénateur de Louisiane, la famille du rhum haïtien et les escrimeurs olympiques partagent-ils une même souche bordelaise, ou ne sont-ils reliés que par le mot d'une tour de guet ?
Ce que l'étude Gardère retrace en détail
- Les deux colons de Saint-Domingue qui portaient le nom au XVIIIe siècle, leur rôle de planteurs et de gérants pour des familles absentes, et les familles d'armateurs auxquelles ils étaient liés.
- Le Gardère né à Bordeaux en 1792 qui, après une étape à Philadelphie, siège dès 1822 au conseil de Baton Rouge.
- Les deux frères escrimeurs : l'un champion olympique par équipe en 1932 à Los Angeles, double médaillé d'argent à Berlin en 1936, inventeur d'une poignée de fleuret qui porte son nom ; l'autre devenu maître d'armes du cinéma.
- Le peintre né en Haïti en 1944, exilé à New York sous la dictature, dont les œuvres sont entrées dans les musées américains.
- Les blasons associés au nom dans les armoriaux, et ce qu'ils disent, ou ne disent pas, des familles qui les ont fait enregistrer.
Une tour de guet sur une colline gasconne, un port, un océan : Gardère est un nom de veilleur qui n'a cessé de voyager. L'étude en suit les principales branches, sans prêter à toutes un ancêtre commun qu'aucun acte ne démontre.
Sources
- Dictionnaire étymologique de la langue occitane à partir de la variété gasconne, thèse, Université de Toulouse, 2022.
- Geneanet, notice et répartition du nom.
- Armorial général de France (1696), volumes de la généralité de Guyenne ; Armorial général de Rietstap.
- Biographical and Historical Memoirs of Louisiana, Goodspeed Publishing Company, Chicago, 1892 ; Dictionary of Louisiana Biography, Louisiana Historical Association.
- Dossiers de l'indemnité de Saint-Domingue (1825).
- Le Nouvelliste (Port-au-Prince), histoire de la maison Barbancourt.
- Fiche du film Le Bossu (1959) et notices biographiques des escrimeurs, Wikipédia.