Origine du nom Jullien
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Jullien, le nom à deux L que l'Ouest ne connaît pas
Le Mémorial virtuel des morts pour la France de Loire-Atlantique indexe 25 994 fiches de soldats de la Grande Guerre. La graphie Julien y figure. La graphie Jullien, à deux L, n'y apparaît pas une seule fois. Ce zéro n'a rien d'un accident : il dit d'un seul coup ce que les autres sources confirment l'une après l'autre. Une lettre de plus suffit à situer un nom sur la carte de France, et cette lettre-là appartient au Rhône.
Derrière ce détail d'orthographe se tient l'une des étymologies les plus longuement documentées du stock français, un nom de patriciens romains passé par un saint légionnaire, et une poignée de porteurs qui ont croisé, chacun à sa manière, la grande histoire.
Du duvet de la gens Iulia au martyr de Brioude
Le nom descend du latin Julianus, formé sur le gentilice Julius, celui de la gens Iulia, la famille patricienne de Jules César. Les Romains eux-mêmes rattachaient Julius au mot iulus, le duvet, la barbe naissante : une image de la jeunesse, que la gens prolongeait jusqu'à Iule, fils d'Énée chez Virgile. Le suffixe -ianus marque l'appartenance : Julianus, c'est « celui de la famille de Julius ».
Ce nom impérial ne serait jamais devenu un nom de paysans sans le culte des saints. Le plus important fut saint Julien de Brioude, légionnaire romain originaire de Vienne, sur le Rhône, supplicié en Auvergne vers 304 sous Dioclétien. Grégoire de Tours consacre un livre à ses miracles, et sa fête est fixée au 28 août.
Jullien est donc un nom de baptême devenu héréditaire : à l'origine, « le fils de Julien ». Cette naissance a une conséquence que l'on oublie volontiers. Des familles sans aucun lien de sang ont pris ce nom chacune de leur côté, dans des paroisses différentes, entre le XIIe et le XIVe siècle. Il n'existe pas de souche unique des Jullien, et aucune armoirie n'appartient au nom en tant que tel : seules quelques branches distinctes ont été anoblies, chacune avec ses propres armes.
Une lettre de plus, un quart de la famille
La base des dirigeants d'entreprise de 2018 (extrait Sirene publié sur data.gouv.fr) permet de peser la famille entière. Sur 5 765 dirigeants portant l'une des quatre graphies majeures, Julien en réunit 3 614, Jullian 356, Julian 302, et Jullien 1 493, soit 25,9 % : un porteur sur quatre de la famille écrit son nom avec deux L.
Pourquoi ce redoublement ? La consonne en plus ne change rien au sens. Trois explications sont avancées : l'instabilité des curés et des greffiers avant la normalisation de l'état civil, qui pouvaient écrire Julien, Jullien ou Julyen d'un acte à l'autre ; une influence latinisante de certaines chartes, qui écrivent Jullianus ; et une habitude d'écriture propre au Sud-Est, où l'on retrouve Mollard à côté de Molard, Sollier à côté de Solier. Aucune ne fait consensus, et elles ont sans doute agi ensemble. Ce que l'on peut mesurer, en revanche, c'est où la graphie a tenu.
Le long du Rhône, de Vienne à Marseille
Un dictionnaire de référence des noms de famille le relève sans ambiguïté : on trouve des Julien un peu partout, notamment dans les Bouches-du-Rhône et l'Aveyron, tandis que les Jullien se concentrent dans la région marseillaise, la Drôme et l'Isère. Les compilations d'actes de Filae classent en tête, dans cet ordre, l'Isère, les Bouches-du-Rhône, le Rhône, la Drôme et les Hautes-Alpes. Deux décomptes différents donnent des volumes très différents ; le classement, lui, ne bouge pas.
Le saint et le nom suivent d'ailleurs le même chemin. Julien de Brioude venait de Vienne ; et si l'on met à part la Dordogne et la Corrèze, les départements qui comptent le plus de communes Saint-Julien, l'Ardèche en tête, puis la Haute-Loire, le Gard et la Lozère, recouvrent le berceau des Jullien, du Massif central aux Alpes. Du XVIIe au XIXe siècle, les registres montrent surtout des paysans propriétaires et des laboureurs de la Drôme, de l'Isère et du Vaucluse, entre vigne, céréales de la plaine de l'Isère et élevage alpin. Leurs enfants descendent ensuite vers Lyon, Grenoble et Marseille, comme tisserands, cordonniers, charpentiers de marine, avant que l'un d'eux n'accède parfois à une charge de notaire ou de médecin.
Bourg-de-Péage, 1792 : un fils de chirurgien en tête de la Drôme
Cette ascension par l'étude a laissé, dans la Drôme, une trace qu'aucun autre Jullien n'égale. Marc-Antoine Jullien naît le 18 avril 1744 à Bourg-de-Péage, fils aîné d'un chirurgien. Protégé de l'abbé Mably, il devient précepteur d'un jeune prince avant d'entrer en politique. Le 5 septembre 1792, l'assemblée électorale de la Drôme le place en tête de ses neuf députés à la Convention, avec 395 voix sur 468.
Il siège à la Montagne et vote la mort de Louis XVI. Le 19 septembre 1793, il obtient que la Convention décrète que « le département de la Drôme a bien mérité de la Patrie ». Retiré sous la Restauration sur ses terres de Pizançon, il y meurt en 1821 d'une chute de balcon. Sa femme, Rosalie Ducrollay, a laissé une correspondance révolutionnaire publiée plus complètement en 2016 sous le titre Les Affaires d'État sont mes affaires de cœur, aujourd'hui source de premier ordre, et les papiers de la famille sont conservés aux Archives nationales.
Ce n'est que le début. En quatre générations, cette maison passe du scalpel du chirurgien aux bancs de la Convention, puis à l'École polytechnique et aux chantiers du chemin de fer Paris-Lyon. Et d'autres Jullien ont croisé l'Égypte de Bonaparte, les salles de concert de Londres ou la Rote romaine. D'où la vraie question : comment un nom de laboureurs du Rhône, sans souche commune, a-t-il produit tant de destins hors du commun ?
Ce que le Grand Rapport Jullien met au jour
- Le jeune homme de dix-huit ans dont une lettre du 4 février 1794 fit rappeler de Nantes le conventionnel Carrier, et ce qu'il inventa ensuite en 1817 pour la pédagogie mondiale.
- Le commandant de place à qui l'on annonça, en juillet 1799, la découverte de la pierre de Rosette, et ce qu'il décida d'en faire.
- Le chef d'orchestre né à Sisteron en 1812 qui inventa à Londres l'ancêtre des Proms, et ce que vaut vraiment la légende de ses trente-six prénoms de baptême.
- Les quatre branches anoblies du nom avec leur blasonnement exact, et le « généalogiste honoraire du roi » qui portait lui-même le nom.
- Le volume d'actes département par département, les communes Saint-Julien qui dessinent le même sillon, et la liste complète des variantes anciennes, des formes alpines aux formes catalanes.
- Le soldat des Hautes-Alpes tombé en octobre 1914 dont l'acte de décès fut transcrit, par une coïncidence troublante, dans une commune nommée Saint-Julien.
Un duvet romain, un martyr venu de Vienne, une lettre redoublée restée attachée au Rhône : Jullien se lit comme une carte. Le Grand Rapport en suit chaque branche, sans jamais prêter à toutes une souche commune qu'elles n'ont pas.
Sources
- Liste des prénoms et patronymes, extrait de la base Sirene 2018, publiée sur data.gouv.fr.
- Mémorial virtuel des morts pour la France de Loire-Atlantique ; jeu de données « Première Guerre mondiale, les Poilus morts pour la France » ; Mémoire des hommes, ministère des Armées.
- Code officiel géographique 2026, INSEE.
- Geneanet et Filae (compilations d'actes et cartes de répartition).
- Archives nationales (papiers de la famille Jullien de la Drôme) ; Armorial général de 1696, Bibliothèque nationale de France.
- Grégoire de Tours, Liber de virtutibus sancti Juliani.
- Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, Larousse ; Dictionnaire étymologique des noms de famille, Perrin, 1991 ; Dictionnaire des noms de famille en ligne.
- Les Affaires d'État sont mes affaires de cœur, correspondance de Rosalie Ducrollay, Belin, 2016.