Origine du nom Luce
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Luce, une sainte de Syracuse et un domaine normand pour un même nom
En 1178, un homme qui a servi trois rois d'Angleterre et gouverné le royaume en l'absence du dernier fonde une abbaye dans le Kent, à Lesnes, en pénitence pour son rôle dans le conflit qui a coûté la vie à Thomas Becket. Quelques mois avant sa mort, il s'y retire comme moine. Il s'appelle Richard de Luci, et son nom vient d'un domaine de l'Orne. Pourtant, rien n'établit que les Luce de France descendent de sa lignée : leur nom peut aussi avoir une autre source, plus modeste, celle d'une femme et d'une sainte.
Une martyre de Syracuse, des mères normandes
Au départ, il y a le latin lux, « lumière », qui a donné le nom romain Lucius, l'un des prénoms les plus courants de la Rome antique. Au Moyen Âge, c'est le culte de sainte Luce, ou Lucie de Syracuse, martyre chrétienne du IVe siècle, qui a répandu le prénom. Sa légende, marquée par des supplices extrêmes, en a fait la patronne de la vue : une sainte de la lumière, au sens propre.
Dans les campagnes de Normandie, le prénom de la mère était souvent transmis aux enfants pour distinguer les familles d'une même communauté. Luce est ainsi devenu un matronyme : le nom d'une lignée qui se souvenait d'une femme, et non d'un père. Cette origine explique la forte présence du nom dans le quart nord-ouest de la France, et les formes composées comme Marie-Luce ou Sainte-Luce.
Les relevés de l'état civil diffusés par Filae à partir des données de l'INSEE montrent un nom en pleine vitalité au XXe siècle : 737 naissances Luce en France entre 1891 et 1915, 1 568 entre 1941 et 1965, puis 1 495 entre 1966 et 1990. La Manche et la Seine-Maritime figurent parmi ses terres les plus fournies.
Le domaine de Lucius, au pied de Domfront
La seconde source du nom est un lieu. Un village de l'Orne, près de Domfront, doit son nom au gallo-romain Lucius suivi du suffixe d'appartenance -(i)acum : « le domaine de Lucius ». La racine est celle de la sainte ; le chemin est tout autre. Ici, le nom ne désigne pas la fille d'une mère, mais celui qui venait de cette terre.
C'est sous cette forme territoriale que le nom passe en Angleterre après 1066. La famille de Luci, ou de Lucy, originaire de ce village, compte parmi les grandes lignées baronniales anglo-normandes qui ont structuré l'administration du royaume conquis : un abbé de Battle, un évêque de Winchester, un shérif et des juges itinérants, des domaines dans l'Essex, le Norfolk, le Suffolk et le Kent.
Lesnes, 1178 : la pénitence du Grand Justicier
Le plus illustre d'entre eux, Richard de Luci (vers 1089-1179), surnommé « Richard le Loyal », sert successivement Henri Ier, Étienne et Henri II. Remarqué pour la défense de Falaise contre Geoffroy d'Anjou, il est nommé par Henri II, en 1154, Grand Justicier d'Angleterre, charge qu'il partage d'abord avec Robert de Beaumont avant de l'exercer seul à partir de 1168. En l'absence du roi, c'est lui qui rend la justice et tient les finances : un vice-roi de fait.
En 1164, il participe aux Constitutions de Clarendon, qui affirment la primauté de la justice royale sur les privilèges de l'Église et soumettent aux tribunaux laïcs les clercs coupables de crimes. L'archevêque Thomas Becket l'excommunie deux fois, en 1166 et en 1169. Après le meurtre de l'archevêque, Richard de Luci fonde en 1178 l'abbaye de Lesnes, dans le Kent, et s'y retire comme moine trois mois avant sa mort. Le nom d'un domaine normand finit ainsi dans un cloître anglais, attaché à l'un des grands conflits du XIIe siècle.
Cinq lettres, plusieurs familles sans lien établi
Le nom Luce n'appartient pas à la seule Normandie. En Irlande, Lucey, parfois écrit Luce, est l'anglicisation du gaélique Ó Luasaigh, « descendant de Luasach », de luas, la vitesse : un nom de clan sans rapport avec la lumière, déjà attesté en 1601 sous la forme O'Lwoshie dans une paroisse montagneuse du comté de Cork. Aux États-Unis, la plus grande famille de l'île de Martha's Vineyard descend d'un Henry Luce (1640-1689), dont les dix fils ont fait du nom, en 1807, celui de quarante et une familles distinctes de l'île. Le rapport rattache à cette souche américaine Henry Robinson Luce (1898-1967), né en Chine de parents missionnaires, fondateur de Time en 1923, puis de Fortune, de Life et de Sports Illustrated.
En France même, le nom a pris des chemins que la Normandie n'explique pas. À Grasse, sous l'Ancien Régime, des marchands et un docteur en médecine nommés Luce font enregistrer leurs armoiries à l'Armorial général de 1696. Aux Antilles, après l'abolition de 1848, les noms Marie-Luce et Sainte-Luce figurent parmi ceux attribués aux affranchis, en référence à la sainte ou à la commune de Sainte-Luce, en Martinique. Et à Paris, Maximilien Luce (1858-1941), ami de Seurat et de Signac, peintre néo-impressionniste des chantiers et des hauts-fourneaux, anarchiste arrêté en 1894 lors du procès des Trente, finira président de la Société des artistes indépendants en 1935. Aucune de ces familles n'est rattachée aux autres par le rapport.
Une mère ou un village ?
Pour un Luce normand, la question reste entière, car les deux sources du nom vivent dans la même province. Le matronyme est répandu dans les campagnes, le toponyme est attesté près de Domfront ; l'un n'exclut pas l'autre, et un même nom a pu naître plusieurs fois, ici d'une femme prénommée Luce, là d'un homme venu du domaine de Lucius. Ce sont les plus anciens actes de chaque famille, et leur géographie, qui peuvent orienter la réponse.
Ce que le rapport Luce permet d'aller chercher
- Le nom du village de l'Orne qui a donné son nom aux de Luci, et les membres de la lignée au XIIe siècle, de l'abbaye de Battle à l'évêché de Winchester.
- Le château que Richard de Luci aurait fait élever sur ses terres de l'Essex, et le Grand Justicier d'Irlande du même nom en 1331.
- La paroisse irlandaise berceau des Lucey, son vieux cimetière, et l'autre étymologie gaélique, celle des « grandes oreilles ».
- Les quatre blasons enregistrés en 1696 par les Luce de Grasse, leur description et leurs titulaires.
- Les étapes de Henry Luce dans le Massachusetts avant son installation sur l'île, et les traditions divergentes sur son origine.
Une sainte, un domaine, un clan irlandais, une île américaine : derrière cinq lettres, plusieurs histoires qui ne se recoupent pas. Le rapport les démêle une à une.
Sources
- Geneanet, notice « Nom de famille Luce : origine et signification » ; Filae, popularité du nom Luce (naissances par période, d'après l'INSEE).
- Wikipédia (en anglais) : articles De Lucy et Richard de Lucy ; Encyclopædia Britannica, notice Richard de Lucy.
- Sources sur les Lucey d'Irlande : site de la Lucey and Lucy Family History, projet ADN Lucey (FamilyTreeDNA) ; Elizabethan Fiants (1601).
- Wikipédia : Armorial des familles du Pays de Grasse.
- FamilySearch : notice de Henry Luce (1640-1689) et catalogue The American descendants of Henry Luce of Martha's Vineyard.
- Musée des impressionnismes Giverny, dossier de presse de la rétrospective Maximilien Luce ; Geneastar, généalogie de Maximilien Luce.
- Association Anchoukaj, « Non an nou », sur la nomination des affranchis en Guadeloupe et en Martinique.