Origine du nom Martorell
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Martorell, du sanctuaire des martyrs au « meilleur livre du monde »
Dans Don Quichotte, le curé et le barbier jettent au feu les romans de chevalerie qui ont rendu fou le héros. Parmi ceux qui échappent aux flammes, Cervantes en salue un comme « le meilleur livre du monde » : Tirant lo Blanc, œuvre d'un chevalier valencien nommé Joanot Martorell. Le nom de ce romancier querelleur avait pourtant une origine bien plus grave que ses querelles : il désignait d'abord un petit sanctuaire élevé sur la tombe de martyrs chrétiens.
Marturetulum : le petit sanctuaire des martyrs
Martorell est un nom d'habitation. Ses premiers porteurs ne se distinguaient ni par un métier ni par un trait physique, mais par leur provenance : ils venaient de la ville de Martorell, dans la province de Barcelone. Le nom de la ville remonte au latin vulgaire marturetulum, diminutif de martyrium. Dans le christianisme ancien, le martyrium était le sanctuaire bâti sur le tombeau d'un martyr ; avec son suffixe diminutif, marturetulum se traduit par « petit cimetière » ou « petite nécropole des martyrs ».
Le nom suggère que la localité s'est développée autour d'un lieu de sépulture vénéré, et ses habitants en ont emporté le souvenir en partant.
Une ville au passage du Llobregat
Le site est bien plus ancien que son nom chrétien. À la confluence du Llobregat et de l'Anoia, les Romains l'appelaient Ad Fines, « aux limites », et la Via Augusta, qui reliait Rome à Cadix, y franchissait le fleuve. Le pont qui l'enjambe, le Pont del Diable, a été reconstruit en 1283 sur des fondations romaines et conserve, à son extrémité orientale, un arc de triomphe romain.
La légende catalane lui prête une naissance surnaturelle. Une vieille femme, épuisée de traverser chaque jour la rivière pour puiser de l'eau, aurait conclu un pacte avec le Diable : un pont en une seule nuit, contre l'âme du premier être vivant qui le franchirait. Au matin, devant l'ouvrage achevé, elle lança sur le tablier un chat noir, et le démon dut se contenter de l'âme de l'animal. Le récit dit l'essentiel : pour les gens de Martorell, ce passage était vital.
De la ville catalane aux terres du royaume de Valence
Les armoriaux espagnols situent la maison d'origine du nom, la casa solar, dans la ville même de Martorell. Mais le nom ne tarde pas à se disperser : dès le Moyen Âge, plusieurs branches tiennent leurs propres maisons ailleurs en Catalogne, jusque dans la province de Gérone.
Le grand tournant est la conquête du royaume de Valence par Jacques Ier le Conquérant, au XIIIe siècle. Le Llibre del Repartiment, le registre où sont consignées les donations du roi à ceux qui l'ont accompagné, mentionne des Martorell parmi les bénéficiaires : maisons en ville, terres mesurées à la surface qu'une paire de bœufs laboure en un jour. Le nom prend racine dans le nouveau royaume, et c'est à Valence que, deux siècles plus tard, il trouvera son plus illustre porteur.
Joanot Martorell, chevalier des lettres de bataille
Né à Valence vers 1410-1413 dans une famille de petite noblesse originaire de Gandia, mort en 1468, Joanot Martorell n'a rien d'un clerc. Les historiens le décrivent comme « combatif et agressif ». Il multiplie les lletres de batalla, ces lettres de défi par lesquelles un chevalier provoquait un rival au nom de l'honneur ; rares sont celles qui débouchent sur un combat à mort, mais elles montrent un maître de la rhétorique. Il séjourne longuement en Angleterre, où il découvre la légende de Guy de Warwick, qu'il traduit en 1438, et voyage au Portugal et à Naples.
Son roman, publié à Valence en 1490, plus de vingt ans après sa mort, rompt avec les dragons et les enchanteurs : ses chevaliers sont des hommes. C'est exactement ce que Cervantes admire : « Ici les chevaliers mangent, et dorment, et meurent dans leur lit, et font testament avant leur mort. » Le XVe siècle catalan connaît un autre Martorell célèbre, Bernat, mort en 1452, grand peintre du gothique international, dont le Retable de saint Georges est partagé entre l'Art Institute de Chicago et le Louvre. Aucun lien de parenté n'est établi entre les deux hommes.
Minorque, Mendoza et la route de l'exil
La carte actuelle du nom suit les frontières de l'ancienne Couronne d'Aragon : Catalogne, pays valencien et Baléares, où les relevés de Geneanet font de Ciutadella de Menorca l'un des foyers les plus denses du nom. Aux XIXe et XXe siècles, des Martorell de Majorque partent pour l'Argentine, tandis que la guerre civile espagnole pousse d'autres porteurs vers la France lors de la Retirada de 1939.
Une question reste ouverte, et le dossier la traite avec prudence : entre les Martorell récompensés à la conquête de Valence et la famille de Joanot, que permettent réellement d'affirmer les archives ?
Ce que le dossier Martorell rassemble
- Les deux donations du Llibre del Repartiment en 1248, la ville où un Martorell reçut des maisons, et la donation accordée à un autre « pour lui et pour dix de ses parents ».
- Les cinq maisons du nom recensées hors de la ville d'origine, de la côte barcelonaise à la Selva, et les noms de trois de ceux qui les tenaient.
- La famille de Joanot : un grand-père conseiller royal, un père au service de Martin l'Humain, et l'alliance qui fit entrer dans la famille l'un des plus grands poètes de la langue catalane.
- Les armes au griffon attribuées à la maison Martorell, et l'écu écartelé d'un chevalier de Calatrava originaire de Minorque.
- La chaîne migratoire qui conduisit des Martorell de Majorque à Mendoza, et les marques de conserves qui évoquaient leur île.
- Les Martorell de l'exil républicain et de la Résistance en France, à travers un fonds d'associations d'exilés et un dossier conservé aux archives du Rhône.
Un sanctuaire de martyrs, un pont romain, un roman sauvé du feu : Martorell porte trois mémoires en un seul mot. Le dossier les reprend une à une, sans confondre la ville, les lignées et les homonymes célèbres.
Sources
- Llibre del Repartiment du royaume de Valence (XIIIe siècle), d'après les compilations héraldiques espagnoles.
- Armoriaux et nobiliaires espagnols en ligne (Heráldica Hispana, Blasonari).
- Miguel de Cervantes, Don Quichotte (scène de l'autodafé des livres de chevalerie).
- Notices encyclopédiques sur Joanot Martorell, Bernat Martorell et le Pont del Diable (Wikipédia, Viquipèdia).
- Statistiques communales du nom, Geneanet.
- Actes des Terceras Jornadas de Historia Económica (Asociación Uruguaya de Historia Económica), sur l'immigration baléare en Argentine.
- Guide des sources de l'immigration, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine ; Archives départementales du Rhône.