Origine du nom Mélenchon
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Mélenchon, un village de Castille qui a changé de lettre en chemin
Le nom Mélenchon commençait autrefois par un B. Il vient de Belinchón, un village de la province de Cuenca, en Castille-La Manche, et désignait à l'origine « celui de Belinchón », l'homme qui avait quitté son village pour s'installer ailleurs. Entre la Castille, la région de Murcie, l'Oranie et la France, le nom a perdu sa première lettre, gagné un accent, et parfois changé de voyelle. Chacune de ces transformations marque une étape du voyage.
Les relevés généalogiques, l'état civil d'Algérie conservé aux Archives nationales d'outre-mer et les statistiques de l'INSEE permettent d'en suivre la route. Voici ce qu'ils établissent, et la question qu'ils laissent ouverte.
Belinchón, Belenchón, Melenchón : un B devenu M
Le nom appartient à la famille des noms d'origine : un lieu devenu nom de personne. Celui qui quittait Belinchón était désigné, dans sa nouvelle paroisse, par le village dont il venait. Avec le temps, la préposition est tombée et le lieu est resté, transmis aux enfants comme nom de famille.
La transformation de la forme se lit en trois étapes. Belinchón est la forme castillane d'origine. Belenchón apparaît comme forme intermédiaire lors de la migration vers le sud. Melenchón se stabilise enfin dans la région de Murcie, et c'est sous cette forme que les branches migrantes l'emportent. Le passage du B au M n'a rien d'une faute : c'est une alternance entre deux consonnes labiales, prononcées des lèvres, que l'on observe souvent dans le sud-est de l'Espagne.
En France, le nom prend sa forme accentuée, Mélenchon. La graphie Mélanchon, avec un a, est une autre affaire : une déviation orthographique, née souvent d'une transcription administrative en Algérie ou au Maroc, où le en espagnol a pu être entendu comme un an français. Certains porteurs l'ont pourtant conservée de génération en génération, si bien qu'elle existe aujourd'hui comme variante à part entière.
La région de Murcie, second berceau du nom
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, un mouvement migratoire emmène des familles de la province de Cuenca vers le sud-est de la péninsule. C'est à cette période que le nom prend sa forme en M. Dans les arbres et relevés indexés par Geneanet, qui recensent plus de 2 200 individus du nom, la région de Murcie domine de très loin : deux villes murciennes réunissent à elles seules plus d'un millier de ces mentions. Le nom s'y enracine pendant plusieurs générations, entre une campagne irriguée et un port tourné vers la Méditerranée.
À l'échelle de l'Espagne, le nom reste rare : Geneanet le classe au 469 202e rang de ses patronymes. Cette concentration sur une seule région est précisément ce qui rend la question de son origine si nette. Un nom de lieu peut naître plusieurs fois, partout où des émigrés d'un même village se sont installés. Celui-ci semble avoir pris racine d'abord dans une seule région.
Blida, 1911 : une Melenchón de la génération des pionniers
Le XIXe siècle marque le grand départ. Entre 1830 et 1880, des milliers d'Espagnols quittent les campagnes de Murcie et d'Alicante pour l'Algérie, où la colonisation s'étend. Ils se fixent surtout en Oranie, où l'espagnol est alors très parlé, et y exercent des métiers modestes : ouvriers agricoles, maçons, petits commerçants. Les Melenchón sont de ce mouvement. À Oran, le nom devient courant ; l'état civil garde aussi la trace de naissances et de mariages dans d'autres communes, jusqu'à Blida.
Un acte résume ce destin. Une Maria Jesus Melenchón, née en 1826, épouse un Vicente Montaner et meurt à Blida en 1911, à quatre-vingt-cinq ans environ. Elle s'éteint dans une Algérie devenue française, au terme d'une vie partagée entre deux rives. Comme elle, une Dolores Melenchón naît à Oran en 1899, dans la forte communauté espagnole de l'Oranie. Ces actes conservés aux Archives nationales d'outre-mer donnent à la migration ses visages et ses dates.
96 naissances en France, et une géographie inattendue
En France, le nom est resté longtemps presque invisible. Le fichier des noms de l'INSEE, tel que l'exploite Filae, compte 96 naissances Melenchon en France entre 1891 et 1990, réparties dans dix-sept départements. La courbe est singulière : quinze naissances de 1891 à 1915, aucune de 1916 à 1940, vingt-deux de 1941 à 1965, puis cinquante-neuf de 1966 à 1990. Les naissances de l'entre-deux-guerres ont lieu alors en Afrique du Nord ; la remontée finale suit l'installation des familles en métropole.
La carte réserve une surprise. On attendrait le Midi des rapatriés ; les départements qui comptent le plus de naissances sont pourtant l'Oise et l'Aisne, devant Paris, les Bouches-du-Rhône et le Var. Un nom murcien et oranais compte ainsi plus du tiers de ses naissances françaises en Picardie.
Le nom est aujourd'hui connu de tous par l'homme politique Jean-Luc Mélenchon, né à Tanger en 1951 dans une famille d'ascendance espagnole et italienne passée par l'Algérie et le Maroc : une trajectoire qui épouse exactement celle du nom. La presse écrit d'ailleurs souvent Mélanchon par erreur, ce qui a donné une visibilité nouvelle à la variante en a.
Un seul émigré de Belinchón, ou plusieurs ?
Reste l'énigme centrale. Tous les porteurs du nom, des villes de Murcie à l'Oranie et à la Picardie, descendent-ils d'un même homme parti de Belinchón il y a quatre ou cinq siècles ? La rareté du nom et sa concentration le suggèrent. Mais seule une chaîne d'actes continue, de la Castille au Levant puis au Maghreb, permettrait de l'établir.
Deux confusions sont à écarter en chemin. Les Melançon et Melanson d'Acadie n'ont aucun lien avec ce nom : ils descendent d'un colon venu de France ou d'Angleterre, et aucune trace d'un Melenchón espagnol en Nouvelle-France n'est connue. Quant aux généalogies qui rattachent une branche d'Alicante à la noblesse aragonaise, elles appellent la plus grande prudence.
Ce que l'enquête sur le nom Mélenchon met au jour
- Le nom des deux villes de la région de Murcie qui concentrent plus d'un millier de mentions du nom, et la part de chacune.
- Le village de Belinchón tel que le décrit un dictionnaire géographique espagnol de 1846 : sa population, sa mine de sel et les cultures qui faisaient vivre ses habitants.
- Les communes d'Algérie et du Maroc où le nom apparaît dans l'état civil, et le nombre de mentions relevées à Oran et à Casablanca.
- La branche installée à Alicante au XVIIe siècle, les familles de notables auxquelles elle s'allie, et ce que valent vraiment les prétentions nobiliaires qui circulent.
- Le détail des naissances françaises par département, et ce qu'il suggère de la route suivie par les familles en métropole.
Une lettre perdue en Murcie, un accent gagné en France, une voyelle changée par une plume coloniale : Mélenchon porte dans son orthographe même la carte de son voyage. Le dossier la suit étape par étape.
Sources
- Fichier des noms de famille, INSEE (naissances en France de 1891 à 1990), via Filae.
- Geneanet : arbres et relevés indexés, répartition par commune.
- Archives nationales d'outre-mer, état civil d'Algérie, via FranceArchives.
- Diccionario geográfico-estadístico-histórico de España, 1846 (notice Belinchón).
- Dictionnaire généalogique des familles acadiennes, Université de Moncton (pour l'homonyme Melanson).
- Wiktionnaire, notice « Mélenchon ».