Origine du nom Ney
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Ney, le « nouveau » venu de la frontière sarroise
Le 6 décembre 1815, devant la Cour des pairs, l'avocat du plus célèbre des Ney tente un dernier argument : l'accusé ne serait plus français. Seize jours plus tôt, le second traité de Paris a fait de Sarrelouis, sa ville natale, une ville prussienne. Le maréchal coupe la parole à son propre défenseur : « Je suis Français et je resterai Français ! » La phrase est consignée dans les minutes officielles du procès. Elle a un goût de paradoxe quand on sait ce que dit le nom de celui qui la prononce. En allemand, der Neue, c'est « le nouveau », l'homme qui n'est pas d'ici.
Derrière le maréchal, il y a un nom de famille court, rare et frontalier, que l'on peut suivre dans les dictionnaires, les fichiers de l'INSEE et les fonds des Archives nationales. Voici ce que ces sources établissent, et ce qu'elles obligent à défaire.
Der Neue : le surnom de celui qui arrivait au village
Pour les Ney de Moselle et de Sarre, les grands dictionnaires étymologiques des noms de famille s'accordent : Ney est la forme dialectale de l'allemand neu, « nouveau ». Le surnom désignait celui qui était nouveau dans le village, un nouveau converti, ou l'habitant d'une localité nouvelle. Dans les parlers franciques et alémaniques de la région, la diphtongue de Neue s'est simplifiée en ey, et le sobriquet s'est figé en nom héréditaire, aussi bref que ses voisins de la même frontière, Beck, Roth ou Klein.
Ney est pourtant un nom polygénique, apparu de façon indépendante en plusieurs endroits. Une commune du Jura, dans le canton de Champagnole, s'appelle Ney et a pu nommer des familles franc-comtoises qui ne doivent rien à la Moselle. En Angleterre, un Robert Atteneye est attesté dans le Somerset en 1269 : sa lignée, celle des Nye et des Neye, vient du moyen anglais « à l'île » ou « à la rivière », et n'a aucun rapport avec les Ney lorrains. Quant aux origines basque ou occitane, où Ney voudrait dire « neige », aucun onomaste de référence ne les retient.
Une ville neuve de Louis XIV pour berceau
Le foyer historique du nom est l'espace sarro-mosellan, et son point le plus célèbre est une ville qui n'existait pas avant 1680. Cette année-là, Louis XIV fait bâtir sur la Sarre une place forte dessinée par Vauban, Sarrelouis, enclave française dans un monde germanophone. On y parle officiellement français, mais on vit en francique mosellan. Les Ney de cette frontière prient en latin, servent le roi de France et portent un nom allemand.
C'est dans cette ville de garnison que travaille Pierre Ney, né en 1738, maître tonnelier, vétéran de la guerre de Sept Ans où il a atteint le grade de sergent. Dans une place forte qui consomme vin de Moselle, bière et salaisons, le tonnelier ne manque pas d'ouvrage, et Pierre gagne assez pour inscrire son fils Michel, né le 10 janvier 1769, au collège des Augustins. À dix-huit ans, contre l'avis paternel, le fils s'engage dans les hussards. Il sera maréchal d'Empire à trente-cinq ans, duc d'Elchingen, puis prince de la Moskowa.
Autour de Sarrelouis, le nom ne se disperse pas au hasard : les relevés dessinent un triangle de communes entre la Sarre et la Moselle, en pleine zone de parler francique, qui concentre le cœur démographique du patronyme.
Un nom rare en France, plus répandu en Amérique
Les naissances relevées dans le fichier patronymique de l'INSEE donnent un ordre de grandeur net : environ 1 574 naissances Ney en France entre 1891 et 1990, soit cent quarante-quatre fois moins que Martin sur la même période. Le nom n'a jamais été massif, mais il ne recule pas : les naissances progressent de génération en génération jusqu'au milieu du XXe siècle.
Le paradoxe est ailleurs. Selon les estimations mondiales de la base Forebears pour 2014, le pays qui compte le plus de Ney n'est pas la France mais les États-Unis, avec 4 152 porteurs, sur environ 8 400 dans le monde. Ils descendent pour l'essentiel de familles rhénanes et palatines parties au XIXe siècle, sans lien établi avec la maison du maréchal.
Décembre 1815 : de la Cour des pairs au mur des Chartreux
Le procès de 1815 est le moment où le nom bascule dans l'histoire. Rallié à Napoléon pendant les Cent-Jours, Ney est arrêté en août dans un château du Lot. Un premier conseil de guerre se déclare incompétent, et le dossier passe à la Cour des pairs. Quarante et un témoins sont entendus. Le 6 décembre, après le coup d'éclat sur Sarrelouis, les pairs votent la mort à une large majorité.
Le lendemain, vers neuf heures, le maréchal est conduit avenue de l'Observatoire, contre le mur qui longe l'ancien couvent des Chartreux. Il refuse le bandeau et aurait commandé lui-même le feu. Le matin même, sa femme s'était présentée aux Tuileries pour demander la grâce ; on l'avait éconduite. En 1853, la statue de François Rude est dressée à quelques mètres du lieu de l'exécution.
Porter le nom Ney sans descendre du maréchal
La gloire d'un homme a fini par masquer la diversité d'un nom. Les deux titres napoléoniens de la famille, duc d'Elchingen et prince de la Moskowa, sont éteints en ligne masculine depuis le 19 décembre 1969. Les Ney de Moselle, du Jura ou d'Amérique ne remontent pas à un ancêtre unique, et chaque famille doit interroger sa propre géographie pour retrouver sa souche. La vraie question est donc celle-ci : parmi les Ney mosellans, combien partagent la souche du tonnelier de Sarrelouis, et combien sont d'autres « nouveaux », arrivés ailleurs et à d'autres époques ?
Ce que le Grand Rapport Ney sort des archives
- Les deux villages sarrois où naissent le père et la mère du maréchal, et l'ancêtre né vers 1700 qui ouvre l'arbre documenté de la lignée.
- Le triangle de communes qui forme le berceau du nom, et le décompte des actes département par département, de la Moselle à Paris.
- Le fonctionnaire chargé de contrôler les frais du procès de 1815, dont le fils allait devenir l'un des plus grands poètes français, et la cote des archives du Sénat qui l'atteste.
- Le mécanisme juridique qui a séparé les deux titres entre deux fils, l'année où ils ont été réunis sur une seule tête, et la mort qui les a éteints.
- Le jeune cuirassier de dix-neuf ans, descendant du maréchal, tombé dans la Somme en août 1916, et les fiches des Ney morts pour la France en 1914-1918.
- L'instituteur de Caroline du Nord qui affirma jusqu'à sa mort être le maréchal évadé, et la pièce des Archives nationales qui règle la question.
Un surnom de nouveau venu, une ville neuve de Vauban, un homme jugé au moment où sa patrie changeait de carte : le nom Ney tient en trois lettres et en plusieurs histoires. Le Grand Rapport les sépare et les suit, archive par archive.
Sources
- Fichier patronymique des naissances, INSEE (1891-1990) ; fichier des personnes décédées, INSEE, sur data.gouv.fr.
- Archives nationales : Cour des pairs, procès du maréchal Ney ; fonds du maréchal Ney et de sa famille (1753-1923).
- Archives du Sénat, dossier « Le procès du maréchal Ney ».
- Stadtarchiv Saarlouis, registres paroissiaux de Sarrelouis (XVIIIe siècle).
- Base Léonore, Archives nationales ; Mémoire des Hommes, Service historique de la Défense.
- Geneanet, Filae et Forebears (statistiques patronymiques).
- Gallica, Bibliothèque nationale de France : Mémoires du maréchal Ney, Paris, H. Fournier, 1833.
- Dictionnaire étymologique des noms de famille, Perrin ; Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, Larousse.