Origine du nom Obama
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Obama : un nom, trois peuples, aucun ancêtre commun
Le même mot de cinq lettres est né trois fois, en Afrique de l'Est, en Afrique centrale et au Japon, sans qu'aucune de ces naissances ne doive rien aux deux autres. Chez les Luo du lac Victoria, Obama est le nom d'un enfant venu au monde de travers. Chez les Fang, c'est un oiseau de proie. Au Japon, c'est une « petite plage » de l'ancienne province de Wakasa, devenue port, château et nom de famille. Le 44e président des États-Unis a rendu célèbre le premier de ces trois noms ; les deux autres ont leur propre histoire, qui ne croise jamais la sienne.
Trois racines linguistiques indépendantes, trois milieux, trois manières de fabriquer un nom : une naissance, un totem, un rivage. L'enquête commence au bord du lac Victoria.
Né par le siège : ce que le nom dit chez les Luo
Chez les Luo du Kenya et de Tanzanie, le nom se rattache au verbe dholuo bamo, « tordre », « pivoter », « être courbé ». Il ne s'agit pas d'un sobriquet. Dans cette culture, le nom de l'enfant n'est jamais arbitraire : il est dicté par les circonstances immédiates de sa naissance, un système que les anthropologues appellent le « nommage circonstanciel ». Obama est le nom donné au nourrisson né par le siège, dont la position inhabituelle était perçue comme une torsion.
Survivre à un tel accouchement, sans médecine moderne, passait pour le signe d'une force vitale peu commune. La « courbure » n'est donc pas ici une infirmité, mais un écart au chemin ordinaire. Le nom servait de distinction individuelle au sein de clans patrilinéaires organisés autour du dala, la concession familiale, chez un peuple dont les ancêtres avaient quitté le bassin du Nil pour gagner, par vagues successives entre le XVe et le XIXe siècle, les rives du lac Victoria.
Birmanie, puis prison : le grand-père du président dans les archives coloniales
Avec la colonisation britannique, le nom luo passe dans l'espace administratif. Au début du XXe siècle, l'impôt dit « taxe de hutte » pousse les hommes à quitter leurs terres pour le chemin de fer ou l'armée coloniale. Hussein Onyango Obama (vers 1895-1979), grand-père paternel de Barack Obama, sert lui aussi dans l'armée coloniale. Les archives des King's African Rifles, les régiments africains de l'armée britannique, consignent son service en Birmanie pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ce service lui ouvre le monde, et nourrit à son retour au Kenya un ressentiment profond contre l'occupation britannique. En 1949, l'administration coloniale le soupçonne de renseigner les insurgés de la Kenya Land and Freedom Army, ceux que l'on appellera les Mau Mau. Il est incarcéré et subit des sévices qui lui laissent des cicatrices permanentes. La presse britannique a depuis publié les témoignages de sa famille sur ses conditions de détention.
Son petit-fils a exploré ces racines dans ses mémoires, Dreams from My Father. Mais le dossier du grand-père ne tient pas en un chapitre : son itinéraire l'a mené d'un continent et d'une religion à l'autre, et c'est l'un des fils que le Grand Rapport déroule.
Chez les Fang, le nom du rapace qui veille
En Afrique centrale, au Gabon, au Cameroun et en Guinée équatoriale, le même son n'a aucun rapport avec une naissance. Dans la langue fang, Obama, souvent écrit Obam, désigne le faucon, ou plus largement un oiseau de proie. Même prononciation, sens sans lien : c'est une homonymie, non une parenté.
Le rapace y est un totem de puissance : la vue perçante, la capacité de s'élever, la rapidité. Le nom devient un marqueur clanique et guerrier, associé à la vigilance du village, chez un peuple sans chefs centralisés où le conseil des anciens réglait les affaires communes. Il s'inscrit dans le grand récit fang de la migration à travers la forêt équatoriale, que portent les mythes et l'épopée chantée du Mvet, mêlant musique et généalogie. À l'époque coloniale, les Fang comptèrent parmi les peuples les plus résistants aux administrations française et allemande.
Wakasa : la petite plage qui nourrissait Kyoto
Au Japon, Obama s'écrit 小浜 : 小, « petit », et 浜, « plage, rivage ». La racine est ici purement topographique. Elle désigne une zone côtière de l'ancienne province de Wakasa, l'actuelle préfecture de Fukui, port stratégique dès l'époque de Nara.
Ce port était le point de départ de la Saba-kaidō, la « route du maquereau », qui approvisionnait en poisson frais les capitales impériales de Nara et de Kyoto. Après la bataille de Sekigahara, on y élève un château, et la ville devient le siège d'un domaine seigneurial sous le shogunat. Les seigneurs qui l'ont gouverné portaient d'autres noms : c'est le lieu qui a donné le sien aux familles, et non l'inverse. Au fil des siècles, le nom a été adopté par des lignées de samouraïs et de fonctionnaires, jusqu'à la haute administration du Japon impérial.
Ce que le dossier Obama déroule, racine par racine
- Le mythe fondateur fang de la traversée d'un arbre géant, qui explique la dispersion des clans et l'attribution des noms totémiques.
- L'institution fang où les hommes du clan se réunissaient pour veiller sur le village, et le lien que la tradition établit entre elle et le nom.
- Les deux seigneurs qui ont commencé puis achevé le château d'Obama après Sekigahara, et la dynastie qui a tenu le domaine pendant quatorze générations.
- La carrière d'un haut fonctionnaire du nom à l'ère Shōwa, de la préfecture de Fukui à l'administration de Taïwan.
- Le premier groupe luo parvenu au lac Victoria au terme de la longue remontée depuis le bassin du Nil.
- L'itinéraire religieux et géographique de Hussein Onyango Obama, et une chronologie croisée de l'Afrique et du Japon, de 1868 à l'indépendance du Kenya.
Un enfant né de travers, un faucon, un rivage : trois histoires qui n'ont en commun que cinq lettres. Le Grand Rapport les suit chacune jusqu'à ses sources.
Sources
- Travaux d'anthropologie sur les noms personnels luo ; dossier Luo de la base eHRAF World Cultures (Université Yale) ; History of the southern Luo, vol. 1 : Migration and settlement.
- Travaux sur les King's African Rifles ; enquête du Guardian sur la détention de Hussein Onyango Obama (décembre 2008).
- Mythes et légendes fang (2009) ; études sur l'épopée du Mvet et sur les institutions fang.
- Myōji Yurai Net, dictionnaire des noms de famille japonais, notice 小浜.
- Japan Heritage, Wakasa : Obama, point de départ de la Saba-kaidō ; ministère japonais du Territoire, notice sur la famille Kyōgoku et le domaine d'Obama.
- Wikipédia (en anglais) : articles Obama (surname), Obama Domain et Obama Castle.