Origine du nom Pasteur
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Pasteur, un nom de bergers comtois que la France a gravé sur ses rues
La France compte environ 2 020 voies baptisées « rue Pasteur », selon le service d'adresses de La Poste : c'est le 13e nom de voie du pays, et le seul nom de personne parmi les premiers du classement. Le fichier des noms de l'INSEE, lui, ne recense qu'environ 1 415 naissances Pasteur sur tout le siècle 1891-1990. Il y a donc davantage de rues Pasteur que de Pasteur nés en cent ans. Derrière le savant qui a fait cette gloire se tient une famille de noms beaucoup plus ancienne, beaucoup plus rustique, et beaucoup plus discrète.
Ce que les registres, les monuments aux morts et les dictionnaires établissent sur elle tient en quelques faits nets. Et en une question qui reste ouverte.
Le gardien de troupeau, pas le ministre du culte
L'intuition la plus répandue est fausse. Le nom ne vient pas du pasteur protestant : ce sens religieux n'est attesté qu'à partir de la Réforme, en 1541, et il n'a pas donné naissance au patronyme. Pasteur est un nom de métier, celui de berger, tel qu'on l'entendait au Moyen Âge. Il remonte au latin pastor, à l'accusatif pastorem, « celui qui fait paître », du verbe pascere. Le Dictionnaire de l'Académie française date la forme pastur du XIe siècle et pasteur du XIIIe.
La lexicographie historique ajoute une finesse que l'on lit rarement : pâtre, pasteur et pastour sont trois doublets d'un seul et même mot latin. Pâtre descend du nominatif pastor, pasteur de l'accusatif pastorem. Le berger et le pâtre ont donc toujours été le même homme, sous deux formes grammaticales.
Une fausse piste est à écarter. Dans le Midi occitan et catalan, la forme Pastor peut aussi venir d'un ancien nom de baptême, celui de saint Pasteur, enfant martyrisé en Espagne au IVe siècle. Cette origine concerne Pastor, et non le Pasteur de l'Est issu du métier.
Le plus célèbre, et l'un des plus rares de sa famille de noms
Le nom le plus connu de toute sa parenté lexicale en est aussi l'un des moins portés. Dans l'extrait des patronymes de la base SIRENE de 2018, qui recense dirigeants et indépendants, on compte 218 Pasteur, contre 1 100 Pastor, 305 Pastre, 130 Pastore et 60 Pastour ; seul Pastoureau, avec 13 inscrits, est plus discret. Ces chiffres ne mesurent que les entreprises à une date donnée, non la population, mais l'ordre est parlant.
Les autres instruments disent la même chose, chacun à sa façon, et ne s'additionnent pas : les 1 415 naissances du fichier de l'INSEE font de Pasteur un nom rare, tandis que les arbres déposés sur Geneanet en indexent environ 47 443 occurrences depuis 1600, c'est-à-dire des mentions dans les arbres, non des personnes distinctes.
Un nom de défricheurs, monté sur les hautes terres
Toutes les sources convergent vers un même foyer : le Jura, aux confins du Doubs. L'Association des familles Pasteur, qui a reconstitué ses branches, voit dans les premiers porteurs des abergeurs, ces colons qui recevaient en location perpétuelle des terres à défricher. Ils se seraient installés, « vers le treizième siècle sans doute », sur les hautes terres du Doubs, à la limite du Jura, alors en grande partie vierges de présence humaine permanente, venus probablement de Suisse et de Savoie. Quand le village devenait trop étroit, les cadets descendaient vers le Premier Plateau, puis vers Salins, la ville du sel.
Le nom y devint si dense qu'un seul mot ne suffisait plus. Les registres comtois accolent au patronyme un surnom distinctif : on y rencontre un Étienne Pasteur dit Gaillard, un Pierre Pasteur alias Pierrillion.
L'état civil du XXe siècle confirme cette géographie. Dans un échantillon de deux cents décès enregistrés par l'INSEE entre 1971 et 2019, 44 % des Pasteur sont nés en Franche-Comté, le Jura (50 fiches) et le Doubs (34) loin devant Paris (22), qui n'est pas un second berceau mais la trace de l'exode rural. Les monuments aux morts disent la même chose, plus durement : sur les quelque trente-cinq à quarante Pasteur morts pour la France en 1914-1918 que l'on peut distinguer dans la base MemorialGenWeb, la quasi-totalité étaient nés dans le Jura et le Doubs. Un seul village jurassien en a perdu cinq.
Vingt-quatre pièces d'or contre la mainmorte
La branche la mieux documentée est celle des tanneurs. Le 20 mars 1763, Claude-Étienne Pasteur n'est qu'un garçon tanneur, et il est mainmortable : la mainmorte est un vestige du servage encore vivace en Franche-Comté. Ce jour-là, il rachète sa liberté pour vingt-quatre pièces d'or, et efface, selon la formule conservée, « la macule de la mainmorte » pour lui et toute sa postérité.
La suite tient en trois générations de cuir. Son fils Jean-Henri, né à Salins en 1769, est tanneur-chamoiseur, spécialiste des peaux fines. Le fils de celui-ci, Jean-Joseph, ancien soldat de la Grande Armée, reprend le métier à Dole, dans une tannerie de la rue des Tanneurs. C'est là que naît Louis Pasteur, le 27 décembre 1822. Cinquante-neuf ans après le rachat de 1763 naît ainsi l'arrière-petit-fils d'un mainmortable, celui qui allait étudier les fermentations : on peut y lire, sans en faire une preuve, une fidélité de la famille à la matière organique, des peaux aux micro-organismes.
Genève, la Suisse, l'Amérique : une seule famille, ou plusieurs ?
Un nom de métier peut naître plusieurs fois, partout où l'on gardait des bêtes, et la carte de Pasteur compte plusieurs foyers. À côté de la souche comtoise, de loin la plus nombreuse, une souche genevoise et savoyarde est attestée dès 1411, lignée de laboureurs et de notaires, dont l'un est reçu bourgeois de Genève en 1633. C'est d'elle surtout que partent les Pasteur des Pays-Bas, d'Angleterre et d'Amérique, où certains s'installent dès la fin du XVIIe siècle, dans le sillage huguenot. Le nom apparaît aussi, rarement, dans le Languedoc d'élevage ovin.
D'où la question qu'aucun dictionnaire ne tranche : les Pasteur du Jura et ceux de Genève descendent-ils de bergers différents, ou d'un même ancêtre très ancien ? La question est d'autant plus aiguë que les premiers abergeurs comtois venaient probablement de Suisse et de Savoie. Le nom seul ne permet pas d'y répondre. Et rattacher une famille d'aujourd'hui à la branche du savant relève d'une recherche d'archives, acte par acte, jamais de la seule ressemblance du nom. Aucun blason familial n'est d'ailleurs attesté : le nom appartient à la roture laborieuse.
Ce que le Grand Rapport Pasteur établit, acte par acte
- Le nom de la commune du Doubs, limitrophe du Jura, d'où vient la lignée la mieux étudiée, et l'année vers laquelle y naît son plus ancien ancêtre connu.
- Les six « nids » comtois du nom, branche par branche, et celle à laquelle appartient Louis Pasteur.
- La dynastie suisse qui, sept générations durant, du XVIIe au milieu du XIXe siècle, exerça le métier de bourreau, et la ville où exerçait, en 1656, le bourreau dont descend la branche vaudoise.
- Le curé comtois du XVIIIe siècle dont les paroissiens disaient qu'il « savait faire détonner la poudre », et ce qu'il installa sur son clocher.
- Le village jurassien qui a perdu cinq Pasteur en 1914-1918, les autres communes du relevé et le Pasteur tombé dès la guerre de 1870-1871.
- La carte complète des départements de naissance, la liste des variantes françaises, germaniques et romanes, et les routes de la diaspora jusqu'en Caroline du Nord.
Un berger latin, des défricheurs d'altitude, un serf qui rachète sa liberté : avant d'être celui d'un savant, Pasteur fut celui d'une famille comtoise. Le Grand Rapport en suit la trace, des hautes terres comtoises aux monuments aux morts.
Sources
- Fichier des noms de famille, INSEE (naissances 1891-1990) ; Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970).
- Extrait des patronymes de la base SIRENE 2018, data.gouv.fr.
- MemorialGenWeb (monuments aux morts) ; Mémoire des Hommes, ministère des Armées.
- Geneanet (occurrences indexées et base onomastique) ; Forebears.
- Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition ; Dictionnaire de la langue française (Littré) ; Trésor de la langue française informatisé.
- Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, 1951 ; Dictionnaire étymologique des noms de famille, Larousse, 1991.
- Association des familles Pasteur, « La Galaxie des Pasteur » et Généalogie des familles Pasteur (1999, rév. 2011) ; Préhistoire de Pasteur, L'Harmattan, 2000 ; Revue française de Généalogie.
- Service d'adresses de La Poste (odonymie).