Origine du nom Péchadre
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Péchadre, le nom d'une colline que l'on joue encore au violon
Le fichier des patronymes Sirene de l'INSEE, arrêté en 2018, ne compte que vingt occurrences de Péchadre. Le nom est pourtant prononcé à voix haute, régulièrement, dans les bals traditionnels du Massif central. Quand un violoneux annonce la « Bourrée à Péchadre » ou la « Mazurka à Péchadre », il rend hommage, souvent sans le savoir, à un sabotier de l'Artense revenu de Verdun, qui aurait animé quelque mille cinq cents noces dans la vallée de la Dordogne. Peu de noms aussi rares ont survécu de cette manière : par la musique, pendant que l'état civil, lui, se fait de plus en plus discret.
Ce petit nom se laisse suivre d'une archive à l'autre : registres paroissiaux, fichiers de l'INSEE, base des députés, presse ancienne, enquêtes d'ethnomusicologie. Voici ce que ces sources établissent, et la question qu'elles laissent ouverte.
Un « pèch » pour racine, une terminaison qu'aucune grammaire ne connaît
Le premier élément ne fait aucun doute. L'occitan pèch (que l'on écrit aussi pech, puech ou puèg selon les parlers) vient du latin podium, « soubassement, élévation », et désigne depuis le haut Moyen Âge une hauteur, une butte, un piton. C'est l'une des racines les plus fécondes de la toponymie méridionale, celle de Pech-Merle dans le Lot ou de Pech-David à Toulouse, et d'une vaste famille de noms : Pech, Puech, Delpech, Dupuy, Péchayre.
Le second élément est une énigme. Le suffixe -adre ne figure dans aucune des listes de suffixes occitans dressées par les grammaires de référence, qui connaissent en revanche -aire, le suffixe des noms d'agent. Aucun des grands dictionnaires français des noms de famille ne consacre de notice à Péchadre. Deux lectures très répandues sont donc à ramener à ce qu'elles sont : la « grande colline » suppose un suffixe augmentatif qu'aucun lexique occitan de référence ne documente, et reste une hypothèse à étayer ; la « colline aux pêchers » ne repose sur aucune des sources réunies par l'enquête.
La piste la plus solide fait de Péchadre une forme régionale, durcie par la prononciation ou par la plume d'un scribe, de Péchayre, nom rare du Velay qui signifie sans ambiguïté « celui qui habite le puy ». Péchadre serait alors, tout simplement, l'homme de la hauteur.
L'Artense, un plateau granitique pour tout berceau
La plupart des noms de famille français naissent en plusieurs endroits à la fois. Péchadre n'a qu'un territoire. Sur l'ensemble des occurrences documentées, plus de 85 % renvoient à une naissance en Corrèze, dans le Puy-de-Dôme ou dans le Cantal, et les communes-sources se rangent dans un rayon de soixante-dix kilomètres autour du lac de Bort-les-Orgues, là où les trois départements se touchent.
Ce pays a un nom, qui n'est celui d'aucune circonscription : l'Artense, plateau de granite poli par les glaciers, entre 600 et 900 mètres d'altitude, fait de tourbières, d'étangs et de hêtraies. On y vivait du seigle, du sarrasin, des vaches Salers, et d'un artisanat d'hiver, la saboterie, que le bois de hêtre rendait possible. La première attestation identifiée du nom apparaît à la fin du XVIIe siècle, dans les registres d'une paroisse au pied du massif du Sancy, sous une graphie qui sépare encore la colline de sa terminaison. Un second foyer, limousin celui-là, se dessine en Corrèze au début du XIXe siècle.
Le nom n'a ensuite quitté ses collines que tard, avec l'exode rural, vers Clermont-Ferrand, Paris et quelques villes plus lointaines. Contrairement à tant de noms du Midi, il n'a laissé aucune trace connue en Algérie française.
Vingt occurrences : mesurer une rareté sans l'exagérer
Les bases généalogiques indexent environ 2 900 individus distincts portant ce nom depuis 1600, une population cumulée sur quatre siècles, et non des porteurs actuels. Pour aujourd'hui, les mesures sont plus modestes : environ soixante-dix décès enregistrés en France depuis 1970, et ces vingt occurrences au fichier Sirene. Parmi les noms de la même famille construits sur pecha-, Péchadre n'arrive qu'au cinquième rang, juste derrière Péchayre et loin derrière Péchard.
Le nombre de porteurs vivants, lui, ne figure dans aucun registre : il ne peut être qu'estimé. Les chiffres ronds et définitifs que l'on rencontre parfois ne reposent sur aucune source vérifiable ; le Grand Rapport détaille la méthode d'estimation et la marge d'erreur qui s'impose.
Le violon sous la veste : de Verdun aux noces de la Dordogne
Michel Péchadre naît en 1891 dans l'Artense puydômoise, fils d'un cultivateur qui est aussi sabotier, violoneux et chanteur. Une paralysie du bras gauche empêche le père de lui enseigner l'instrument : le fils apprend à l'oreille. En 1907, à seize ans, il traverse la Dordogne avec son frère aîné pour jouer sa première noce.
En 1914, il part avec le « régiment d'Auvergne ». Blessé plusieurs fois à Verdun, il en revient, et la phrase que rapportent les enquêteurs est restée : « On était six mille du régiment d'Auvergne, on est revenus six cents ! » Le chiffre est sans doute forcé, la blessure ne l'est pas. Il avait emporté son violon au front. Les jours de bal, plus tard, il ne s'encombrait pas de l'étui : il « coinçait l'archet sous les cordes et gardait son violon sous le bras. S'il pleuvait, il le mettait sous sa veste ».
Devenu contremaître dans une fabrique de sabots de Corrèze, il fabrique avec ses outils de sabotier une dizaine de violons, qu'il laisse volontairement sans vernis : « tout blanc, ça sonnait mieux ». La Mission Centre-France du musée national des Arts et Traditions populaires l'enregistre en 1959, et l'un de ses instruments entre dans les collections du musée. Il meurt à Ussel le 9 octobre 1982. Son répertoire, joué en ré mineur, mode rare dans la tradition occitane, est aujourd'hui une référence pour les violoneux.
Un député, un inventeur, un violoneux : une seule souche ?
Entre la Belle Époque et l'entre-deux-guerres, le nom a donné trois destins que rien ne semblait réunir. Adhémar Péchadre, né à Juillac en 1862, médecin militaire, fut député radical-socialiste de la Marne de 1906 à 1919. Un autre Péchadre mit au point, vers 1929, un instrument de musique électronique qu'il fit entendre en tournée dans toute la France, et dont la presse de l'époque soulignait une particularité qu'aucun rival ne partageait. Et il y a le violoneux de l'Artense.
Pour un nom aussi rare, la parenté paraît probable. Elle n'est pourtant établie par aucun acte, pas plus que le lien entre le foyer auvergnat et le foyer corrézien. Une seule souche, ou deux familles nées de deux collines ? C'est la question que posent les archives, et que seules des sources plus anciennes que l'état civil peuvent trancher.
Ce que le dossier Péchadre garde en réserve
- Le nom des deux communes-berceaux, auvergnate et corrézienne, et la graphie primitive de l'acte de la fin du XVIIe siècle qui livre la première attestation.
- Les trois hypothèses sur le suffixe -adre, avec le mécanisme phonétique qui relierait Péchadre à Péchayre, et les deux graphies voisines, relevées au fichier Sirene, dont on ignore encore si elles sont des déformations ou une autre famille.
- L'inventeur de 1929, le nom de son instrument, ses musiciens, le salon parisien où il fut présenté, et la faculté technique qui le distinguait des ondes Martenot.
- La carrière d'Adhémar Péchadre : sa thèse de 1889, la campagne de 1898 où ses adversaires le traitaient d'« étranger », ses dossiers à la Chambre.
- La dynastie de violoneux au complet, père, frère et cousins, dont l'un jouait d'un violon monté à gauche, et les enregistrements où son répertoire est conservé.
- Les fonds d'archives, antérieurs aux registres connus, qui permettraient de dire si tous les Péchadre descendent d'un même homme de la colline.
Une colline, un plateau de granite, un violon sans vernis : Péchadre est un nom qui a peu voyagé et beaucoup résonné. Le Grand Rapport en suit la trace d'acte en acte, en séparant toujours ce qui est prouvé de ce qui reste à prouver.
Sources
- Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970) et liste des patronymes Sirene, INSEE (2018), via data.gouv.fr.
- Archives départementales de la Corrèze et du Puy-de-Dôme, registres paroissiaux et d'état civil en ligne.
- Geneanet et Filae, index généalogiques.
- Base Sycomore des députés, Assemblée nationale.
- Gallica, Bibliothèque nationale de France : Le Ménestrel (1931), L'Ouest-Éclair (1931), Paris-Soir (1934).
- Service historique de la Défense, Vincennes.
- Centre régional des musiques traditionnelles en Limousin ; portail du patrimoine oral du Massif central ; Le Violon traditionnel en Limousin.