Origine du nom Santori
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Santori, le nom de la Toussaint que la Corse a gardé
Les dictionnaires rangent Santori parmi les noms italiens, et la plupart le traitent comme une simple variante de Santoro. Les fichiers publics français racontent autre chose. Sur les soixante-sept actes de décès que l'INSEE enregistre sous cette graphie exacte depuis 1970, trente-deux concernent des personnes nées en Corse : près d'un Santori sur deux. Et à l'échelle de la commune, le berceau se resserre encore. Trois villages voisins de Castagniccia réunissent à eux seuls dix-sept de ces actes, plus d'un quart du total national, sur quelques kilomètres carrés de châtaigneraie.
Ce petit nom se laisse suivre d'une archive à l'autre : état civil, Légion d'honneur, recensements, cadastre. Voici ce que ces sources établissent, et la question qu'elles laissent ouverte.
Un enfant né le 1er novembre, et ceux de sa maison
Le nom vient de la Toussaint. Il dérive du nom de baptême italien Santoro, issu de la locution latine médiévale dies festus omnium sanctorum, « le jour de fête de tous les saints ». C'était un nom augural : on le donnait à l'enfant né le 1er novembre, ou placé sous la protection de la communauté entière des saints plutôt que d'un patron particulier. Le Dictionary of American Family Names d'Oxford, dans son édition de 2022, fait de Santori la forme patronymique ou plurielle de Santoro.
La finale en -i n'a rien d'un ornement. En italien, elle marque la filiation : Santori signifie littéralement « ceux de Santoro », la maison de l'homme qui, une génération plus tôt, portait ce prénom de novembre.
Deux lectures très répandues sont à écarter. La première fait des Santori des fabricants d'images saintes. Cette glose existe bien, page 185 d'un dictionnaire américain des noms de famille publié à New York en 1956, mais son auteur n'avance aucune preuve, et l'onomastique italienne moderne, qui travaille sur les registres, retient unanimement l'origine calendaire. La seconde rapproche le nom de l'île grecque de Santorin, qui doit le sien à sainte Irène : la ressemblance est purement sonore.
Santori n'est pas Santoro : deux courbes, deux siècles
Le fichier des noms de famille de l'INSEE compte 134 naissances Santori en France entre 1891 et 2000. Santoro en compte 1 306 sur la même période. L'écart le plus parlant n'est pourtant pas dans le nombre, il est dans la forme des courbes. Les naissances Santori se partagent presque à égalité de part et d'autre de 1951, 52 % avant et 48 % après. Santoro en place 86 % après 1951, passant de quatre naissances dans la décennie 1891-1900 à deux cent quatre-vingt-trois dans celle de 1961-1970 : la signature de l'immigration italienne d'après-guerre.
Deux noms, deux histoires : additionner leurs porteurs reviendrait à mêler une population installée de longue date et une immigration du XXe siècle. Comparé à deux voisins corses, Santoni (3 478 naissances sur la même période) et Santucci (1 981), Santori apparaît pour ce qu'il est : un petit nom corse, dont les porteurs vivants se comptent aujourd'hui en dizaines, non en centaines.
Une châtaigneraie pour berceau
La ventilation des soixante-sept actes par lieu de naissance donne déjà la réponse : trente-deux naissances en Corse, quinze dans les Bouches-du-Rhône, huit au Maghreb, quatre en Italie. Les naissances corses ne sont pas dispersées sur l'île. Elles se rangent en trois foyers nettement séparés, en Balagne, en Corse-du-Sud et surtout en Castagniccia, la micro-région de Haute-Corse qui doit son nom au châtaignier.
Le fichier des décès ne commençant qu'en 1970, ce résultat aurait pu n'être qu'un effet de période. Deux dossiers de la Légion d'honneur l'écartent. Constitués sur pièces d'état civil, ils portent des naissances de 1872 et de 1887 dans deux des trois foyers corses : le berceau est attesté un siècle plus tôt, par une source qui ne doit rien au fichier de l'INSEE.
Les notices italiennes situent le nom « surtout dans le Latium et les Marches ». Les quatre Santori du corpus nés en Italie leur donnent raison : ils viennent des Marches, des Abruzzes et du Latium. L'Italie a d'ailleurs retenu des porteurs illustres, de Fazio Santori, de Viterbe, créé cardinal en 1505, à Giulio Antonio Santori (1532-1602), cardinal, grand inquisiteur et fondateur du Collège grec de Rome. Ils attestent que la forme était fixée dès le XVe siècle. Aucun lien de parenté avec les familles corses n'est établi, et aucun armorial ne se rapporte au nom. Surtout, aucune de ces notices ne mentionne la Corse, qui fournit pourtant la moitié des porteurs français.
Des phosphates de Metlaoui aux quais de Sète
La Castagniccia a longtemps vécu de son arbre. Séchée et moulue, la châtaigne donnait la farine qui remplaçait le blé, et la micro-région fut au XVIIIe siècle l'une des plus peuplées de l'île. Quand cette économie s'effondre au tournant du XXe siècle, puis que la guerre de 1914-1918 saigne les villages, les familles partent vers Marseille, Toulon et les territoires coloniaux où l'administration et les compagnies minières recrutaient.
L'état civil a gardé la trace précise de l'un de ces départs. Entre 1920 et 1929, trois Santori naissent à Metlaoui, la ville des phosphates du sud tunisien, ouverte à l'exploitation en 1899, où la Compagnie des phosphates de Gafsa recrutait en masse Italiens, Corses et Maltais. Trois naissances en moins de dix ans dans une commune de cette taille : ce n'est pas un passage, c'est une famille installée au pied des mines.
Sur le continent, les listes de recensement de 1861 à 1936 dessinent une diaspora méditerranéenne et urbaine, avec Sète en tête : dix-neuf des cent relevés de la graphie. Les métiers déclarés composent un tableau sans éclat et sans misère, du corsetier au chaudronnier, avec deux instituteurs, un clerc de notaire et un gendarme. Le nom, pourtant, ne s'est pas dissous dans l'exil : un Santori sur deux meurt dans son département de naissance, et plusieurs natifs des années 1890 meurent dans leur commune corse quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans plus tard.
Six lieux-dits de Haute-Corse : le lieu a-t-il nommé la famille, ou l'inverse ?
C'est la découverte la plus neuve de l'enquête. Le référentiel des lieux-dits de la Direction générale des finances publiques, qui descend jusqu'aux écarts non bâtis, ne connaît aucun lieu-dit nommé exactement Santori. Mais six lieux-dits portent une variante du nom, et tous les six sont en Haute-Corse, dont l'un dans une commune qui compte elle-même sept naissances du corpus.
D'où la question décisive : le nom vient-il du lieu, ou le lieu porte-t-il le nom de la famille qui y tenait ses terres ? Seule la datation peut les départager, et la voie ordinaire est fermée : la collection des dictionnaires topographiques départementaux, qui date les formes anciennes des lieux-dits, ne comporte aucun volume pour la Corse. Une prudence de plus s'impose. Le latin sanctuariu, « sanctuaire », produit dans le monde roman des formes identiques à l'œil : un lieu-dit corse de cette famille pourrait n'avoir aucun rapport avec la Toussaint.
Ce que l'enquête Santori met sur la table
- Le nom du village de Castagniccia qui concentre à lui seul douze des soixante-sept naissances, et celui de ses deux voisines.
- Les deux légionnaires nés en 1872 et en 1887, avec leur commune de naissance et la cote de leur dossier aux Archives nationales, dont le plus ancien porteur du nom que l'on puisse rattacher à sa commune de naissance.
- Les six lieux-dits, commune par commune, et les deux fonds d'archives, l'un corse, l'autre génois, qui permettraient de dire qui, du lieu ou de la famille, a nommé l'autre.
- Pourquoi les grandes séries françaises d'avant 1800 sont muettes sur le nom, et dans quelle direction chercher ses attestations anciennes.
- Le foyer haut-marnais, suivi de recensement en recensement de 1886 à 1936, le soldat tombé en septembre 1914, et la pièce d'archives qui dirait d'où venait le père de l'un d'eux.
- Les neuf décorés du nom, une famille établie en Indochine que documente un dossier de résistance, et le prénom le plus corse de France, mesuré dans le corpus.
Un prénom de novembre, une châtaigneraie, une mer à traverser : Santori a gardé sa forme et son île. Le Grand Rapport en suit la trace acte par acte, sans jamais additionner ce qui ne s'additionne pas.
Sources
- Fichier des personnes décédées, INSEE (décès enregistrés depuis 1970).
- Fichier des noms de famille, INSEE (naissances en France de 1891 à 2000) et fichier des prénoms par année et département, INSEE.
- Référentiel des entités topographiques (voies et lieux-dits), Direction générale des finances publiques.
- Base Léonore, Archives nationales ; Liste unique des décorés, Grande Chancellerie de la Légion d'honneur.
- Fonds nominatifs du ministère des Armées (morts pour la France, titres de résistance).
- Listes nominatives de recensement 1836-1936 indexées sur FranceArchives.
- Fichier Origine (Fédération québécoise des sociétés de généalogie) ; base des pensionnaires de l'Hôtel des Invalides, 1673-1796 ; Chartae Galliae, IRHT-CNRS.
- Gallica, Bibliothèque nationale de France.
- Dictionary of American Family Names, 2e édition, Oxford University Press, 2022 ; Dizionario dei cognomi italiani, Mondadori ; I cognomi d'Italia, UTET, 2008 ; Dizionario Biografico degli Italiani, Treccani, vol. 90.