Origine du nom Ortega
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Ortega, un champ d'orties devenu nom d'hidalgos, d'un saint et de savants
Omniprésent dans le monde hispanophone, Ortega doit son nom à une plante sans prestige : l'ortie. Ses premiers porteurs ne ressemblaient pas à des orties, ils vivaient près d'elles, dans un lieu-dit que la plante avait baptisé. Sous ce nom de lieu modeste se sont pourtant rangés un saint bâtisseur de ponts, un mathématicien lu dans toute l'Europe de la Renaissance, des chevaliers de Santiago et des plaideurs acharnés à prouver leur noblesse devant la Chancellerie royale de Valladolid.
« Ortiga » : l'ortie plutôt que l'oiseau
La racine est le latin urtica, « l'ortie ». En castillan, le u initial s'ouvre en o, comme ursus a donné oso et ulmus olmo, et urtica devient ortiga. Ortega en est une forme dialectale ou archaïque, désignant soit la plante, soit plus probablement le lieu qu'elle couvrait. Le nom appartient donc à la famille des noms de lieu tirés de la végétation : on était Ortega parce qu'on habitait « au lieu-dit des orties ».
Une autre piste existe et mérite d'être signalée pour ce qu'elle vaut. En espagnol, ortega désigne aussi un oiseau, le ganga ortega (Pterocles orientalis), dont le nom remonte au grec ortyx, « la caille ». L'homonymie est parfaite, et l'oiseau a pu inspirer quelques surnoms isolés. Mais pour un nom aussi répandu et aussi dispersé, la formation par le lieu de résidence l'emporte largement : la masse des familles Ortega tire son nom de la terre et de sa flore, non d'un gibier.
Burgos, la Galice, Jaén : des familles Ortega sans ancêtre commun
Puisque l'ortie pousse partout, des familles sans aucun lien de parenté ont pu prendre le même nom dans des régions éloignées. Les archives médiévales et les registres de la Real Chancillería font apparaître plusieurs foyers originels indépendants, que les Espagnols appellent solares. Le plus dense et le plus ancien est en Castille-et-León, dans la province de Burgos. D'autres lieux nommés Ortega existent en Galice, dans la province de La Corogne, et en Andalousie, dans celle de Jaén, où ils peuvent dater des repeuplements qui suivirent la Reconquête.
Il n'y a donc pas une famille Ortega, mais des familles Ortega. Une origine aussi modeste convenait mal à une société obsédée par le sang : les nobiliaires du Siècle d'or ont fini par attribuer au nom une infante, fille d'un roi de León du Xe siècle, dont toutes les lignées descendraient. Cette filiation relève du mythe généalogique. Elle a surtout servi à rassembler sous une même bannière noble des familles qui ne se devaient rien.
Deux fois par an, un rayon de soleil sur la route de Compostelle
Les Montes de Oca, dans la province de Burgos, sont alors une zone sauvage, infestée de bandits et redoutée des pèlerins de Saint-Jacques. Un disciple de Santo Domingo de la Calzada, né Juan de Velázquez, entreprend d'y rendre le chemin praticable. Il construit des chaussées pour franchir les marécages, des ponts sur les rivières, des hospices pour les voyageurs, et il prend le nom du lieu où il agit. On le connaît depuis sous le nom de saint Juan de Ortega (1080-1163), et la localité de San Juan de Ortega, avec son monastère, porte encore son nom.
L'église romane qu'il fit bâtir garde un phénomène qui se reproduit chaque année aux équinoxes de printemps et d'automne. À 17 heures, heure solaire, un rayon de soleil entre par une fenêtre ogivale et vient éclairer, pendant quelques minutes, le chapiteau historié de l'Annonciation. On l'appelle le « miracle de la lumière ». C'est par ce saint ingénieur, plus que par aucun chevalier, que le nom des orties s'est inscrit sur l'une des grandes routes de l'Europe médiévale.
Prouver qu'on ne travaille pas de ses mains
Dans l'Espagne d'Ancien Régime, une ligne sépare l'hidalgo, exempt d'impôt, du pechero, le roturier qui paie. Pour un nom porté à la fois par des paysans et par des chevaliers, la frontière se défendait devant les juges. Les archives de la Chancellerie royale de Valladolid, compétente pour l'Espagne au nord du Tage, conservent ainsi de nombreux procès de noblesse intentés par des Ortega. Pour gagner, il fallait produire des témoins, des arbres généalogiques remontant parfois au XIVe siècle, et prouver que ses ancêtres ne payaient pas l'impôt et ne travaillaient pas de leurs mains. Certaines lignées allèrent plus loin et franchirent l'épreuve de la « pureté de sang » exigée par les ordres militaires, jusqu'à recevoir l'habit de Santiago.
Trois Juan de Ortega, et un roman sans auteur
Le prénom Juan a si souvent accompagné le nom qu'il faut distinguer ses porteurs. Après le saint du XIIe siècle vient le premier évêque d'Almería après la Reconquête, prélat politique des Rois Catholiques. Puis un frère dominicain, Juan de Ortega (vers 1480-1568), auteur en 1512 d'un Tratado subtilissimo de aritmetica y de geometria, manuel de calcul pour les marchands traduit en français et en italien.
Reste le mystère le plus séduisant. Une hypothèse littéraire, défendue notamment par l'hispaniste Marcel Bataillon, attribue à un frère Juan de Ortega, probablement un homonyme de l'ordre des Hiéronymites, le Lazarillo de Tormes, chef-d'œuvre anonyme du roman picaresque : des témoignages anciens rapportent qu'on en aurait trouvé le brouillon dans sa cellule. Le Lazarillo a-t-il été écrit par un Ortega ? Nul ne peut l'affirmer. Le XXe siècle, lui, a donné au nom son penseur le plus connu, le philosophe José Ortega y Gasset (1883-1955).
Ce que le dossier Ortega met au jour
- Les deux écus attribués à des lignées Ortega, l'un rattaché à la prise d'une ville andalouse en 1227, l'autre à une branche de Carrión de los Condes passée au Nouveau Monde, et ce qu'ils disent ou ne disent pas.
- Le procès de 1521 qui oppose deux frères Ortega au conseil de leur merindad pour échapper à la liste des contribuables, et la lignée andalouse qui obtint l'habit de Santiago en 1721.
- La guerre de l'eau que le premier évêque d'Almería mena contre son conseil municipal jusqu'au Conseil royal de Castille, et la fortune que révèle son testament.
- Les Ortega de l'Empire : le passager parti pour le Pérou en 1586, le paravent chinois d'un testament de Mexico, et l'augustin des Philippines qui écrivait à Philippe II sur la puissance de la Chine.
- Les Ortega de la guerre civile et de l'exil républicain, jusqu'au camp de Mauthausen.
- Ce que les projets d'ADN du chromosome Y révèlent des lignées paternelles réunies sous le nom, y compris des lignées amérindiennes du Nouveau-Mexique.
Une plante sans prestige, des familles sans ancêtre commun, et pourtant un saint, un savant, des hidalgos : le dossier suit chacune de ces lignées dans les archives espagnoles et américaines.
Sources
- Archivo de la Real Chancillería de Valladolid, procès de la Sala de Hijosdalgo, consultés sur PARES, portail des archives espagnoles.
- Catálogo de Pasajeros a Indias (Casa de Contratación), 1586-1599.
- Instituto de Estudios Almerienses (étude sur Juan de Ortega, premier évêque d'Almería) ; revue Tiempos Modernos.
- Revues eHumanista (sur l'attribution du Lazarillo de Tormes) et articles de la base Dialnet sur l'hidalguía au XVIIIe siècle et la première ambassade de Philippe II en Chine.
- Projets d'ADN patronymiques et régionaux, FamilyTreeDNA.
- Sites héraldiques et généalogiques espagnols consacrés au lignage Ortega.