Origine du nom Cointe
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Cointe, l'adjectif médiéval qui voulait dire « connu », puis « élégant »
Le mot qui a donné le nom Cointe a traversé la Manche avec les Normands et vit toujours en anglais : c'est quaint, « pittoresque, charmant ». En France, il a disparu de la langue courante mais survit dans une petite famille de noms, dont le plus célèbre, par un diminutif angevin, est devenu une marque de liqueur. La forme simple, Cointe, raconte une histoire plus discrète et plus rurale : celle de quelques villages de la Nièvre et de l'Aisne, où les relevés généalogiques la suivent depuis le XVIIe siècle.
Voici ce que l'étymologie, les statistiques de naissances et les fonds d'archives permettent d'établir, et ce qu'il faut cesser de répéter sur ce nom.
De cognitus à « cointe » : un compliment qui a changé trois fois de sens
Le nom vient de l'adjectif d'ancien français cointe, issu du latin cognitus, participe passé de cognoscere : « connu », « éprouvé », « reconnu ». L'évolution phonétique est régulière : du latin au gallo-roman cógnitu, puis à cointe. Le sens a glissé de siècle en siècle, et les textes permettent de dater chaque étape. Au XIe siècle, la Vie de saint Alexis l'emploie au sens d'« expérimenté ». Au XIIe siècle, l'homme cointe est « sage », avisé. Vers 1194, le mot prend le sens d'« élégant », et le Roman de la Rose, vers 1230, l'installe dans le vocabulaire de l'amour courtois. Rabelais l'écrit encore en 1546.
Le compliment avait son revers. Dans le Roman de Renart le Nouvel, le singe s'appelle Cointeriel, « le petit malin élégant » : être cointe, c'était aussi savoir se tirer d'affaire. Le surnom a donc pu désigner l'homme habile, l'homme bien mis, ou celui qui se donnait des airs. Rien ne permet de dire lequel des trois visait le premier porteur.
Le Cointe, Lecointe, Cointepas : une famille de noms, pas une famille
Le même adjectif a produit une constellation de noms, selon que l'on y a soudé l'article ou ajouté un suffixe. Le Cointe se rencontre surtout en Normandie et en Picardie, Lecointe dans le Nord ; Le Coënt est une forme bretonne du Morbihan ; Cointepas, dans le Loiret, est un sobriquet transparent, « celui qui a le pas élégant ». Dans l'Ouest, le suffixe affectueux -eau a donné Cointreau, qu'Albert Dauzat range parmi les dérivés de cointe : c'est une famille de confiseurs angevins, établis en 1849, qui en fera le nom d'une liqueur. Même mot d'origine ne veut pas dire même ancêtre : aucun lien de famille n'est établi entre ces noms.
Trois confusions courantes sont à écarter. Le quartier de Cointe, sur une colline de Liège, doit son nom au latin quinta, « la cinquième », et non à l'adjectif. La famille noble de Cointet, originaire d'Alsace et établie en Franche-Comté, dont le titre de baron fut confirmé en 1866, porte un autre nom. Quant aux « Cointe de Lamyre » que citent certains sites, aucune archive vérifiable ne les atteste.
Plusieurs berceaux : la Nièvre, l'Aisne, la Somme
La forme Cointe, sans article, se concentre dans des campagnes précises. Les relevés généalogiques indexés depuis 1600 dessinent un foyer d'une densité exceptionnelle dans la Nièvre, où quelques communes rurales du Nivernais réunissent à elles seules plusieurs milliers d'individus indexés sous ce nom. Cette concentration suggère des familles restées plus de trois siècles sur les mêmes terres, se mariant d'une paroisse à la paroisse voisine. Un second foyer se dessine au nord, dans l'Aisne et dans la Somme, où une partie des familles passera au XIXe siècle de la terre au bassin minier du Pas-de-Calais.
Ces foyers ne se rattachent pas à une souche unique. Un surnom tiré d'un adjectif aussi courant a pu être donné en plusieurs endroits à la fois : le nom est polyphylétique, c'est-à-dire né plusieurs fois, indépendamment. Il n'existe pas « une » famille Cointe, mais plusieurs lignées qui partagent un même compliment médiéval. Les formes à l'article suivent la même logique : dans le Morbihan, Le Coënt et Le Coint relèvent d'une souche bretonne indépendante de celles du Centre et du Nord. Reste à savoir où et quand chaque lignée a commencé à porter le nom.
Plus de 1 200 naissances en un siècle
Les statistiques de naissances de Filae donnent l'ordre de grandeur. Elles recensent plus de 1 200 naissances Cointe en France entre 1891 et 1990, réparties dans 57 départements : 223 de 1891 à 1915, 289 de 1916 à 1940, 394 de 1941 à 1965, puis 325 de 1966 à 1990. La forme Le Cointe, comptée à part, en totalise environ trois fois moins sur la même période. Ce sont des naissances, non des porteurs vivants, et les deux formes ne doivent pas être additionnées. La courbe est celle d'un nom stable, qui culmine avec le baby-boom puis se disperse vers Paris et les régions côtières.
Sept ans d'actes dans une étude de notaire parisienne
Le nom, sous sa forme à l'article, a aussi laissé une trace dans les archives les plus riches de Paris. Du 30 juin 1752 au 14 décembre 1759, Jean-Pierre Le Cointe tient l'étude CVI des notaires parisiens. Ses minutes sont conservées aux Archives nationales, au Minutier central, et le répertoire de ses actes peut être consulté en images sur FranceArchives. Contrats de mariage, testaments, baux, inventaires après décès : sept années de la vie d'un quartier passent sous sa plume. C'est dans ce type d'actes, bien plus que dans les arbres en ligne, que se lit le quotidien des familles du nom.
Ce que le dossier Cointe met au jour
- Le village de la Nièvre où les relevés indexent plus de quatre mille individus du nom depuis 1600, et les deux autres communes nivernaises qui complètent ce foyer.
- Les communes de l'Aisne et de la Somme du foyer septentrional, et la commune minière du Pas-de-Calais où une branche s'est fixée.
- Le tableau des formes du nom, région par région, avec les graphies anciennes à chercher dans les registres.
- La lignée noble du Cotentin attestée dès 1518 sous la forme Le Cointe, et les armoiries que lui attribue l'armorial de Rietstap.
- Les porteurs célèbres des formes voisines, de l'historien oratorien du XVIIe siècle au pionnier de l'aviation mort sous la torture en 1944.
Un mot que l'anglais a gardé, un nom que la Nièvre a gardé : Cointe dit encore ce que l'on pensait, au Moyen Âge, d'un homme habile et bien mis.
Sources
- Filae, statistiques de naissances en France par période, 1891-1990 (formes Cointe et Le Cointe).
- Geneanet, relevés et arbres collaboratifs indexés depuis 1600.
- Archives nationales, Minutier central des notaires de Paris, étude CVI ; FranceArchives.
- Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France, Larousse.